Nous empilons en hâte les bagages dans les canots, et maintenant aux avirons. D'une embarcation à l'autre les équipages s'excitent par des plaisanteries et par des cris, c'est à qui prendra la tête de la flottille, puis quand, essoufflés, les vainqueurs ralentissent leur vitesse, d'autres plus ménagers de leurs forces repartent de plus bel et essaient de les dépasser. Tout le monde alors de rire et de hurler. Le paysan russe n'est ni triste ni silencieux, comme on le représente généralement. C'est que la plupart des voyageurs l'ont vu dans les villes ou sur les vapeurs du Volga. Discret et timoré, le moujik se tient sur la réserve dans ce milieu qui lui est étranger, mais voyagez avec lui à la campagne, il devient un compagnon enjoué et agréable.
Encore des marais, des saulaies, ou bien une terrasse sablonneuse couverte par la forêt sans fin d'arbres verts.
Dès que le soleil baisse, de ces marécages s'élèvent des nuées de moustiques. Autour de chacun de nous une centaine de ces insectes, pour le moins, susurrent leur musique énervante. Les bateliers s'enveloppent la tête de mouchoirs et nous nous coiffons de moustiquaires américaines, grands filets en tarlatane tendus sur des ressorts, en forme de nasses à poisson; des gants épais et des bottes complètent l'équipement. Impossible de laisser à découvert la moindre partie du corps et nécessité absolue de fermer hermétiquement toutes les ouvertures des vêtements; avec la température lourde que nous supportons il serait pourtant si agréable d'avoir la figure à l'air! En dépit de la chaleur, pendant des semaines, jour et nuit, en plein air comme dans les maisons il faudra conserver la moustiquaire sur la tête. Avec cela il n'est pas très facile de manger. Avant de se mettre quelque chose sous la dent c'est toute une manœuvre. Il faut d'abord écarter les insectes d'un coup de mouchoir, relever ensuite prestement le voile et avaler à la hâte un gros morceau. Quelle que soit la rapidité des mouvements, des moustiques réussissent toujours à se glisser sous le filet; pour chaque bouchée vous pouvez compter sur deux ou trois piqûres au moins. Notez que nous sommes maintenant à la fin de juillet et que depuis une quinzaine les moustiques ont diminué. En pleine saison qu'est-ce que cela doit être?
Dans la soirée nous rencontrons une barge, habitation flottante de l'ingénieur chargé des travaux de curage. A bord les plus minutieuses précautions sont prises pour arrêter les moustiques: partout ce ne sont que doubles portes, portières de mousseline et moustiquaires, devant l'entrée fume un feu tourbeux; mais bien souvent, paraît-il, tout cela devient inutile.
L'installation des ouvriers est très curieuse. Ces pauvres gens ont pour gîtes de véritables habitations de troglodytes. Dans la hauteur de la berge sablonneuse ils ont creusé des cavités auxquelles on accède par un trou garni d'un linteau en bois pour soutenir le plafond et fermé par une nappe en écorce de tilleul. Ces abris, d'un usage courant en Russie, doivent être une survivance de l'époque préhistorique dans ces pays où les cavernes manquent par suite de l'absence de la roche en place à la surface du sol. Les Tchoudes, répandus jadis dans la région forestière du nord, habitaient des trous creusés en terre; dans le gouvernement d'Arkhangelsk, des cavernes de ce genre sont très fréquentes et portent encore aujourd'hui le nom de Tchoudskiia pechtcheri[63] (cavernes des Tchoudes).
[63] Alex. G. Schrenk, Reise nach dem Nordosten des europäischen Russlands durch die Tundren der Samoyeden zum Arktischen Uralgebirge. Dorpat, 1848, vol. I, p. 372.
A minuit, nous arrivons à Oust-Ielovka, hameau situé à l'embouchure de la Ielovka dans la Bérésovka. Rien que des entrepôts appartenant à des marchands de Tcherdine et un magasin de farines où les indigènes viennent s'approvisionner pendant l'hiver. Actuellement Oust-Ielovka n'est occupé que par une famille, seuls habitants rencontrés depuis le Tchoussovskoé ozero sur une distance d'une vingtaine de kilomètres, et leurs plus proches voisins demeurent à 60 kilomètres de là, au portage entre la Petchora et la Vogoulka. Après un maigre souper nous nous étendons sur le plancher d'une chambre surchauffée par le poêle de la maison. Impossible d'aérer, à cause des moustiques, et sur les planches qui nous servent de lit grouillent des troupes compactes de punaises. Bast! en comparaison du moustique, la punaise est un insecte sympathique.
Nous sommeillons trois heures, puis de nouveau en route. A quelques centaines de mètres d'Oust-Ielovka voici la Vogoulka, affluent de la Ielovka, le dernier rameau du réseau fluvial que nous remontons. Un méchant ruisseau sans profondeur, large de quelques mètres, égout des tourbières environnantes. Pas de vue; à droite, à gauche, des marais, des fourrés de bouleaux et de saules, précédant la grande forêt sèche de conifères, le bor, comme l'appellent les Russes. Pas un habitant, pas un animal, pas un oiseau, c'est une solitude morne, poignante avec le ciel nuageux d'aujourd'hui.
Aucun souffle d'air, et une chaleur grise, humide, accablante. A midi T. = + 29°. Par un temps pareil et dans ces marécages les moustiques deviennent terribles. Nos voiles sont insuffisants à nous protéger, et, pour chasser les essaims les plus compacts, nous devons allumer un feu fumeux dans la marmite au fond de l'embarcation. Pas d'autre alternative, ou se laisser piquer sans trêve ni merci ou passer à l'état de jambon. Pour allumer ces feux, les indigènes recueillent des champignons poussés sur le tronc des bouleaux; en brûlant ils dégagent une odeur pénétrante qui a, dit-on, la vertu d'éloigner les moustiques, mais aujourd'hui on a beau activer le feu, la fumée paraît avoir perdu toute vertu.
A chaque instant les canots touchent ou sont arrêtés par des amoncellements de souches et de branches mortes. Comme la Witcherka et la Bérésovka, la rivière est encombrée d'arbres. D'après les renseignements que m'a donnés un membre de la mission occupée au curage de ces rivières, seulement en deux points de la Bérésovka on n'aurait pas retiré moins de 27 000 mètres cubes de bois mort. Un grand nombre de cours d'eau de la Sibérie et du nord-est de la Russie présentent de pareilles embâcles. Ahlqvist raconte[64] avoir employé vingt-quatre heures pour parcourir 11 kilomètres sur une rivière du versant oriental de l'Oural encombrée d'arbres morts. A 40 kilomètres de son embouchure, la rivière Pich, affluent de droite de la Petchora, devient inaccessible aux barques par suite d'embarras d'arbres. En 1847, l'expédition d'Hoffmann fut arrêtée par des enchevêtrements de bois sur le Volok, affluent de l'Ilytche, conduisant à un portage entre cette rivière et le Potcherem. Ne pouvant détruire cette barricade par la hache ou le feu, l'expédition dut battre en retraite[65]. De pareils embarras existent également, sur une échelle beaucoup plus grandiose, dans le bassin du Mississipi et dans la région forestière du Canada. Un cours d'eau de ce dernier pays porte le nom caractéristique de Rivière des Barricades. Au commencement du siècle, l'Atchafalaya, l'Ouachita, affluents du Mississipi, étaient complètement cachés par des amas d'arbres sur une grande partie de leur cours; en plusieurs endroits on pouvait les traverser sans reconnaître qu'on franchissait des rivières[66]. Dans la région que nous parcourons, ces débris de végétaux n'atteignent point une puissance aussi considérable, mais ils occupent parfois une surface assez étendue, relativement à l'importance des cours d'eau. Au milieu de ces marais les rivières changent souvent de cours, et, sur les différents lits qu'elles abandonnent successivement, laissent des amas d'arbres, que les tourbes viennent ensuite recouvrir. L'étude de ces dépôts serait d'un grand intérêt pour la question si importante de la formation de la houille.