Aujourd'hui inutile et à l'écart du grand mouvement des échanges, le bassin de la Petchora a été jadis un des centres commerciaux les plus importants de l'Europe et une des principales voies historiques de la Russie. Dans cette région actuellement délaissée ont passé les peuples les plus divers. Par le sud sont venus les Arabes, par le nord les Normands, et plus tard ce grand fleuve et ses affluents de droite ont conduit les Slaves en Sibérie avant la conquête de Iermak.

A ces mouvements de peuples la nature avait elle-même tracé la route. Examinez une carte, et au premier coup d'œil vous êtes frappé par l'enchevêtrement des divers bassins fluviaux de la Russie orientale. Entre les affluents du Volga et ceux de la Dvina ou de la Petchora, nulle part une colline, nulle part un relief du sol; partout des terres basses à travers lesquelles il est facile de traîner un canot d'une rivière à l'autre, partout des isthmes étroits, de ces portages qui ont été les voies historiques de la Russie. Dans le Nord russe comme au Canada, les portages ont tracé les voies à la colonisation. A l'existence de ces isthmes les régions inclinées vers l'océan Glacial doivent leur union au grand empire slave. Sans cette particularité topographique, les immensités du gouvernement d'Arkhangelsk auraient été fermées à l'influence russe et seraient restées un désert pareil aux parties les plus reculées de la Sibérie.

Dans le nord du gouvernement de Perm, entre le bassin de la Caspienne et les grands fleuves tributaires de l'océan Glacial, trois portages établissent des communications: celui entre la Vogoulka et la Petchora, que nous avons suivi, celui des Keltma, aboutissant à la Dvina[95], et l'isthme séparant un affluent de la Bérésovka d'un tributaire de la Vitchegda. D'autre part, en de nombreux points, les affluents de la Petchora et de la Dvina se rejoignent presque et permettent de passer sans trop de difficultés d'un bassin dans l'autre.

[95] Sous le règne de la grande Catherine fut décidé et sous celui d'Alexandre Ier fut creusé un canal unissant ces deux cours d'eau. L'exécution de ce travail a été particulièrement importante pour l'histoire naturelle en permettant le mélange de la faune du Volga à celle du nord. Par cette voie les sterlets ont pénétré dans le bassin de la Dvina. (Schrenk, loc. cit.)

Si bien desservie qu'elle fût par des routes naturelles, la région de la Petchora n'aurait point eu d'histoire sans sa prodigieuse richesse en animaux à fourrure. Dans l'immense forêt qui couvre le pays, zibelines, loutres, martres, petit-gris, renards noirs, blancs ou bleus, pullulaient jadis plus nombreux alors qu'aujourd'hui et Dieu sait pourtant s'ils y sont encore abondants. Ces animaux, les indigènes les poursuivaient avec acharnement, comme le font de nos jours les Zyrianes, pour se procurer les pelleteries, qu'ils vendaient ensuite aux peuples du nord et du midi. Aux produits de la chasse les habitants de la région de la Petchora ajoutaient d'autres fourrures, qu'ils se procuraient chez les peuplades établies plus au nord et à l'est de l'Oural. De très bonne heure les Finnois de la Petchora ont traversé l'Oural septentrional et sont allés commercer dans le bassin de l'Obi.

Dans les premiers documents de l'histoire russe les régions septentrionales d'Europe et d'Asie portent les noms de Permie et de Iougrie.

Durant le moyen âge et même durant une partie des temps modernes, ces contrées passaient pour un Eldorado septentrional. C'était le pays des fourrures comme, il y a quelques années, les territoires voisins de la baie d'Hudson, et, de tous les côtés, les peuples les plus divers venaient y chercher de précieuses pelleteries: les Arabes, les Mongols, les Byzantins, les Normands, les Novgorodiens.

Du temps de la splendeur de Bolgar les marchands arabes qui venaient trafiquer sur le Volga pénétrèrent dans la Permie[96]. Les renseignements contenus dans les géographes musulmans montrent qu'ils ont eu connaissance de la région de la Petchora et même de la partie la plus septentrionale. Le pays des Ténèbres, d'Ibn Batoutah, situé à quarante jours de Bolgar, est évidemment cette contrée.

[96] Près de Perm, des monnaies arabes et koufiques ont été découvertes.

La réputation de la Permie devint rapidement universelle. Les annalistes byzantins et slaves comme les géographes arabes relatent tous la prodigieuse richesse de ces pays du Nord en fourrures précieuses. Le récit de Marco Polo montre d'autre part les relations des Mongols avec les peuples de la Iougrie.