Ces différents passages ont été pratiqués de bonne heure par les indigènes et les Russes, comme nous l'avons expliqué au chapitre précédent.

Aujourd'hui, grâce à l'heureuse initiative de M. Sibiriakov, ils pourront devenir un des débouchés de la Sibérie.

Dans le chapitre précédent je citais l'exemple de M. Souslov, qui travaille à créer une nouvelle route d'exportation pour les produits de la Russie orientale; voici maintenant un négociant qui, depuis quatorze ans, consacre les revenus d'une immense fortune à ouvrir des débouchés au commerce de Sibérie. C'est qu'en Russie l'initiative privée est grande et qu'en matière de colonisation les Russes n'attendent pas l'impulsion du gouvernement. A cet égard nous pourrions prendre d'eux d'excellentes leçons.

La Sibérie n'est pas du tout un vaste désert de neige comme on le croit généralement. Tout au contraire, elle renferme des immensités d'une merveilleuse fécondité; c'est même une des plus belles régions agricoles de la terre: mais, faute de voies d'exportation, ses produits sont jusqu'ici restés inutiles. A la création pour ces richesses de routes vers la mer M. Sibiriakov consacre libéralement une partie de ses énormes revenus. Tout d'abord, après les explorations du célèbre Nordenskiöld dans l'océan Glacial, le généreux Sibérien essaya d'établir des communications maritimes entre les ports d'Europe et l'embouchure du Iénisséi. Le succès ne répondit pas aux efforts. Les glaces brisèrent ou arrêtèrent les navires. M. Sibiriakov sacrifia sans résultat plusieurs millions dans l'entreprise. Pour un nabab comme lui, la perte était légère. Immédiatement il dirigea ses recherches d'un autre côté et s'occupa de tracer une route à travers l'Oural septentrional, reliant le bassin de l'Obi à celui de la Petchora. Sur le versant asiatique, par l'Obi, puis par la Sosva et la Sygva, des vapeurs arrivent facilement à Liapine, à 40 kilomètres seulement de la base des montagnes. De là à la Petchora la distance à vol d'oiseau n'est que de 200 kilomètres, dont 70 ou 80 en montagnes. C'est à travers cette région que M. Sibiriakov a fait ouvrir une route.

Les premiers travaux furent exécutés en partant d'Oranez sur la Petchora, mais ce tracé fut bientôt abandonné pour un second à travers la vallée de la Chtchougor. La route part du port Sibiriakov, situé sur la rive droite de la Petchora, à une petite distance du confluent de la Chtchougor, et de là rejoint Liapine. Malheureusement dans cette région, montagnes et forêts ne forment qu'un immense marécage. Impossible d'établir une chaussée, impossible par suite de faire passer une voiture. Aussi M. Sibiriakov a, dit-on, l'intention d'abandonner cette route et d'en faire construire une troisième, dans la vallée de l'Ilytch, où le terrain est plus sec. Telle quelle, la voie tracée a néanmoins une grande importance comme route d'hiver. L'été, des vapeurs amènent des marchandises de Sibérie par la Sygva[115] jusqu'à Liapine, puis, dès que les terres tremblantes sont raffermies par la gelée et recouvertes d'un macadam de neige, elles sont conduites sur les bords de la Petchora, d'où, l'été suivant, elles peuvent être exportées en Europe par mer.

[115] La baisse rapide des eaux arrête très tôt la navigation sur cette rivière. En 1890, dès le 10 août, Liapine n'était plus accessible qu'à des barques.

Durant l'hiver de 1886, 640 tonnes de marchandises ont été amenées de Sibérie à la Petchora par la voie d'Oranez, et, l'hiver 1889-1890, 247 tonnes par la nouvelle route. Maintenant que les travaux sont achevés dans la vallée de la Chtchougor, le mouvement commercial augmentera d'année en année. Pour le bassin de la Petchora, cette voie est dès aujourd'hui d'une utilité capitale. Par la Chtchougor les céréales arrivent facilement et à bon marché dans cette région. Grâce à ce ravitaillement, la disette n'y est plus à craindre. Une nombreuse population, jusque-là exposée aux souffrances de la famine, est assurée maintenant du pain quotidien, d'autant plus qu'en généreux philanthrope M. Sibiriakov vend le blé importé à prix coûtant. Avant l'ouverture de la route le sac de blé (144 kilog.) valait 40 francs; aujourd'hui il n'est plus payé que 25 francs[116].

[116] Les frais de transport de Tobolsk à la factorerie Sibiriekov sur la Petchora (dist. 2 500 kil. environ) sont de 35 kopeks par poud (1 fr. 25 par 16 kil., en évaluant le rouble à 3 fr., cours aujourd'hui beaucoup trop élevé, 1892). Ermilov, loc. cit.

La forêt près d'Oust-Chtchougor.