M. Sibiriakov ne borne pas sa généreuse activité à ces grands travaux d'utilité publique, c'est de plus un bienfaiteur éclairé des sciences, et à un grand nombre d'expéditions scientifiques il a apporté dans une large mesure le concours de ses libéralités. Est-il besoin de rappeler que, de concert avec le roi de Suède et M. Oscar Dickson, il a fait les frais de la mémorable expédition de la Véga? Aussi, informé par l'aimable gouverneur de Tobolsk, le général Troïnitsky, de mon arrivée prochaine dans l'Oural, ce généreux mécène expédia à ses agents l'ordre de me donner la plus large hospitalité dans ses factoreries et d'envoyer au-devant de moi la caravane nécessaire pour la traversée des montagnes. Sans ce bienveillant concours, le passage aurait été une très grosse opération, peut-être même eût-il été impossible.
Le 31 juillet, à trois heures du matin, nous débarquons à la factorerie Sibiriakov d'Oust-Chtchougor. La journée est employée à des recherches d'histoire naturelle et à l'organisation de la caravane pour remonter la Chtchougor jusqu'à Volokovka, au centre de l'Oural, la route étant en ce moment impraticable. Le 1er août, à six heures du soir, nous quittons le village avec un équipage de quatre vigoureux gaillards. Notre embarcation est une lodka, grande baleinière surmontée à l'arrière d'une petite cabine en forme de cercueil comme celle des gondoles vénitiennes. Cette cahute, longue de 2 m. 10 et large de 0 m. 90, sera notre habitation pendant plus d'une semaine. Les caisses de bagages entassées dans l'intérieur forment le lit; en avant se trouve le salon, un petit espace demeuré libre autour d'une grande boîte servant de table. Devant la porte, sur une large pierre plate, brûle un feu fumeux pour écarter les moustiques. En somme, excellente installation.
A peine entrée dans la Chtchougor, la lodka est repoussée par un courant de foudre. La rivière, large comme le grand bras de la Seine autour de la Cité, dévale avec une rapidité vertigineuse. Aussitôt deux hommes sautent à terre et halent le canot à la cordelle, pendant que le reste de l'équipage demeuré à bord pousse avec des gaffes. C'est ainsi que nous remonterons toute la Chtchougor! De son embouchure à Volokovka, la rivière a partout un cours aussi torrentueux; pour avancer contre ce tourbillon, point d'autre ressource que de haler le canot. Dans les endroits faciles on parcourt 3 kilomètres à l'heure. Plus haut, en travers du courant, des amoncellements de blocs forment digue, et par les brèches la masse d'eau se précipite tumultueuse. Jusqu'à Volokovka il y a bien une douzaine de ces rapides. Pour les traverser, l'équipage lance l'embarcation au milieu du torrent; de toutes leurs forces les haleurs tirent la corde pendant que les bateliers restés à bord étayent le canot avec leurs gaffes. L'embarcation avance de 2 à 3 mètres au prix d'efforts inouïs. Aussitôt les bateliers quittent leur premier point d'appui pour en prendre un second en amont. On avance ainsi par échelons comme un gymnaste qui s'élève à la force du poignet sur le revers d'une échelle. Si une perche cassait ou si le câble se rompait, nous serions infailliblement roulés et noyés par ce courant irrésistible. La vie, dit-on, tient à un fil: la nôtre tenait à une corde en écorce.
2 août.—Le paysage devient intéressant. La Chtchougor coule tantôt en plaine, tantôt en des cluses profondes entre de beaux escarpements rocheux couronnés de forêts[117]. Les berges sont constituées par des calcaires et des schistes qui doivent être rapportés à l'étage permien. Les schistes renferment de nombreuses empreintes de plantes fossiles; les échantillons que nous avons rapportés sont malheureusement indéterminables, les plantes ayant dû séjourner longtemps dans l'eau avant de se déposer, d'après les renseignements que M. Zeiller, ingénieur au corps des mines, a eu l'obligeance de me donner après examen de ces fossiles.
[117] Dans cette région dominent le sapin et le bouleau.
Dans la matinée nous passons les hautes falaises calcaires d'Ouldor-Kirta (Portes de Fer[118]). Le soir, derrière la masse bleuâtre des bois, apparaît au loin un gros nuage violet étendu au-dessus de la forêt: c'est l'Oural. Désormais nous ne le perdrons plus de vue.
[118] Hauteur: 30 à 50 m.
Sur la Chtchougor
A dix heures du soir, halte. Pendant quatorze heures les hommes ont halé l'embarcation, et ce long et pénible effort nous a fait seulement avancer de 8 tchiumkoss[119], soit 40 kilomètres. La nuit, un ours vient rôder autour du campement. Le feu du bivouac l'a éloigné. Quel dommage! depuis dix ans que je parcours les régions arctiques, jamais je n'ai pu tirer ni même apercevoir un de ces animaux.