[119] Tchiumkoss, mesure de longueur employée par les Zyrianes, valant 5 kilomètres d'après les renseignements qui nous ont été donnés. D'après Schrenk, cette mesure serait également en usage chez les Tchérémisses, les Tatars et les Votiaks. Sur les bords de la Petchora et de la Chtchougor, les tchiumkoss sont marqués par les accidents topographiques, coudes ou embouchures d'affluent.
3 août.—Temps magnifique. A deux heures le thermomètre s'élève à + 22°,8. Nous passons devant le confluent du Patek-Io, l'affluent le plus important de la Chtchougor[120], et, dans la journée, atteignons la Chour-Kirta, goulet semblable à l'Ouldor-Kirta. Au delà, la rivière s'élargit en un petit lac d'une merveilleuse transparence. Partout la Chtchougor est limpide comme un cristal[121]. A travers ses eaux vertes, profondes en certains endroits d'une dizaine de mètres et même plus, les moindres accidents du fond restent visibles. Passé ce joli paysage, voici deux tourbillons terribles dont la traversée nous donne pas mal de tablature (Syrankocht et Tarachimkocht). Après cet effort le campement est établi.
[120] C'est un affluent de droite, il serait navigable sur une longueur de 190 kilomètres.
[121] Sur une distance de plusieurs kilomètres en aval de l'embouchure, les eaux de la Chtchougor ne se mélangent pas avec celles de la Petchora; deux bandes d'eau, l'une claire, l'autre trouble, s'écoulent côte à côte.
La Chour-Kirta
Notre équipage, composé de Zyrianes, est admirable d'énergie et d'endurance. De solides gaillards, ces Finnois! quatorze heures durant ils pataugent dans l'eau, puis, le soir venu, sans même prendre le temps de sécher leurs vêtements, ils s'endorment sous une tente, vêtus simplement d'une chemise et d'un pantalon en toile, et les nuits sont très fraîches. Avec cela une nourriture frugale de poisson et de pain noir. De même que tous les Finnois, ce sont de très habiles bateliers. Parmi eux comme parmi les Lapons et les Caréliens du gouvernement d'Arkhangelsk, la marine russe trouverait d'excellentes recrues pour les équipages de la flotte.
Encore deux rudes journées (4 et 5 août), et le 6 nous arrivons au pied de la Peutchétiouk Parma, un gros mamelon situé sur la rive gauche de la rivière. Immédiatement nous partons en faire l'ascension. J'ai hâte de gravir un sommet pour discerner les traits du pays; avec cette épaisse forêt qui couvre tout, impossible de distinguer la véritable position des accidents de terrain.
Du haut de la Peutchétiouk Parma (490 mètres) le panorama est très étendu, tout en longueur, comme une vue en ballon. Vers l'ouest, à perte de vue, une immensité bleue de forêts ponctuée de lambeaux miroitants de la Chtchougor, puis lentement la plaine s'accidente de collines rondes à pentes douces, comme une mer gonflée par les longues ondulations d'une grosse houle. En arrière, sublime dans son isolement, se dresse le puissant massif du Telpos-Is, le plus haut sommet de cette partie de l'Oural. Une des plus fières montagnes que j'aie jamais vues, cette cime superbe, avec ses sommets dentelés dressés à plus de 1 600 mètres à pic. Dans tout ce vaste territoire, étalé à nos pieds comme une carte en relief, pas une maison, pas même une hutte, nulle part un habitant. D'Oust-Chtchougor à Chekour-Ia-Paoul, situé de l'autre côté de l'Oural, sur une distance de 250 kilomètres, deux fois seulement nous avons rencontré des hommes: cette forêt infinie d'arbres verts est une solitude poignante, funèbre. Une fois la position des points saillants du paysage relevée, nous dévalons rapidement pour rejoindre la lodka.
En approchant du Telpos-Is, le paysage devient grandiose. Au milieu de cette belle nature, la navigation semble moins pénible; le magnifique panorama fait oublier les fatigues du voyage. Et pourtant, à mesure que nous avançons, les difficultés augmentent. Nous passons trois rapides pour arriver dans une sorte de lac encombré d'îles marécageuses, où débouche une rivière importante, le Gloubnik-Io. Les bateliers s'égarent au milieu de ce dédale. Nous passons là plus d'un mauvais quart d'heure à faire des routes diverses, à nous échouer et déséchouer; et quand les hommes retrouvent enfin le chemin, la nuit est venue. Juste devant nous s'étend une belle plage; on ne saurait trouver meilleur emplacement pour le bivouac. De longtemps nous n'avons eu un lit aussi moelleux.