La nuit est tiède[122] et lumineuse. Le sommet du Telpos-Is scintille comme une étoile qui serait tombée sur terre, et tout au bout de la plaine, sur la lueur jaune du crépuscule, des montagnes isolées arrondissent leurs dômes bleus dans le calme profond du soir. Pas un bruit, on a l'impression du repos. Autour du feu nous restons longtemps à causer: on se sent si bien dans cet isolement et dans ce silence!

[122] Température, à 9 heures du soir, + 12°.

7 août.—A quatre heures du matin nous sommes debout. Il serait pourtant agréable de dormir sous ce gai soleil! On boit le thé, et les bateliers reprennent la cordelle. Cinq heures plus tard, voici le Dourni-Porog, le rapide le plus redoutable de toute la Chtchougor. Figurez-vous un bout de torrent alpin encombré de blocs et de fonds pierreux. Après une heure de travail nous arrivons à l'embouchure du Dourni-Yeul, dont la vallée, disent nos gens, conduit au sommet du Telpos-Is.

Dans la mythologie indigène, le Telpos-Is est le séjour de l'Eole zyriane, et en passant au pied de ce pic, les bateliers, obéissant à la même superstition que les marins, défendent de siffler et de crier, de crainte d'attirer le vent. Telpos-Is signifie en langue zyriane la pierre du nid du vent. Les naturels regardent cette montagne comme inaccessible. Dès que vous approchez du sommet, le diable déchaîne une tempête et vous culbute dans les précipices. Un Samoyède ayant voulu gravir ce pic malgré les remontrances des Zyrianes fut, paraît-il, mis en pièces par le vent. Chez nos bateliers la curiosité l'emporta sur la crainte, et trois d'entre eux n'hésitèrent pas à nous accompagner sur le Telpos-Is. Nous traversons un marais, puis un bout de forêt, pour arriver à des monceaux d'énormes blocs éboulés. Le vallon du Dourni-Yeul est une ruine, la montagne semble avoir été disloquée par un tremblement de terre. Au milieu de cette désolation luit un petit lac vert; plus haut blanchit un petit névé dont la surface adhérente au sol est une plaque de glace. Plus loin, entre les traînées de pierres s'étendent de petites alpes ponctuées de fleurs éclatantes, puis la grande solitude recommence, grise, nue et morte, s'élevant par étages en grosses vagues de pierres. Derrière se dresse l'arête maîtresse du Telpos-Is comme une lame de couteau ébréchée. Nous avançons jusqu'à l'altitude de 849 mètres, lorsque soudain le sommet se coiffe de gros nuages et une lourde pluie d'orage éclate. Rapidement le temps se fait, comme disent les marins, apportant d'épaisses brumes. La pluie tombe à torrents, la retraite devient nécessaire. Au même moment, de toutes les pierres et de toutes les herbes se lèvent des nuées de moustiques. En quelques secondes nous sommes noirs de ces insectes. Impossible de mettre la moustiquaire. Sur ces blocs branlants il faut ne pas avoir les yeux brouillés par le mouvement du voile.

Le Telpos-Is.

Avec des mouchoirs nous nous couvrons le cou, la partie la plus sensible du corps; lorsque nous trouvons une pierre solide, nous nous arrêtons une minute pour nous flageller la figure et faire une confiture de moustiques. Pendant une heure les souffrances sont atroces. Chose extraordinaire, en bas dans le marais les insectes sont beaucoup moins nombreux. Dans la soirée nous arrivons à la lodka. Après pareille expédition, combien semble agréable notre misérable cabanon! Là-dessous on est à l'abri de la pluie, et un bon feu fumeux éloigne les moustiques. Nous nous séchons, puis mangeons un souper frugal. Des vêtements secs et un morceau de pain, c'est la félicité parfaite en exploration.

8 août.—Continuation de la navigation; le temps est encore aujourd'hui brumeux, donc inutile de tenter l'ascension du Telpos-Is. Après notre mésaventure les Zyrianes sont plus que jamais persuadés de l'inaccessibilité de la montagne.

Encore un rapide difficile. Au delà s'ouvre une large vallée ombreuse, bordée de montagnes chauves[123] doucement ondulées. On dirait un coin du Jura. Avec ses forêts, ses eaux claires et ses profils mous et fuyants, cette partie de l'Oural rappelle la Franche-Comté. Partout il y a de l'air dans le paysage, nulle part ces encaissements et ces enchevêtrements de montagnes entassées les unes contre les autres qui écrasent et arrêtent la perspective comme dans les Alpes.

[123] La limite supérieure des forêts est située à environ 100 mètres au-dessus de la rivière et la neige descend très bas.