Un autre gros gibier est l'élan, le plus grand quadrupède sauvage du nord de l'ancien continent. Sa taille atteint celle du cheval. Abondant dans nos régions à l'époque quaternaire, il ne se trouve plus aujourd'hui en dehors de la Russie que dans la Prusse orientale et dans les forêts de la Scandinavie méridionale, où il est protégé par des lois spéciales.
Cette région est également très riche en gibier à plume. Partout les coqs de bruyère, les gelinottes, les lagopèdes se rencontrent à chaque pas. Encore plus nombreux sont les palmipèdes. Cygnes, oies, pingouins et canards pullulent sur les cours d'eau, les lacs et les marécages. Ces palmipèdes n'ont pas une grande valeur[143]; à Beriosov, la grande ville de la région, ils se vendent à peine quelques centimes. Ici la poudre est une denrée chère; ce serait donc jeter le plomb aux moineaux que de tirer pareil gibier. Pour le capturer, les Ostiaks dressent sur le bord des cours d'eau des filets dans lesquels les oiseaux viennent s'empêtrer la nuit. Avec un pareil engin, deux hommes peuvent en une séance de guet capturer de 50 à 100 canards[144]. Les plumes et les peaux de ces oiseaux sont un des articles de commerce du pays, particulièrement les dépouilles des Colymbus, dont le plumage gris moucheté est recherché par les fourreurs d'Europe. Avec les ailes des cygnes et des oies, les indigènes confectionnent de grands éventails, qu'ils emploient comme soufflets ou pour écarter les moustiques.
[143] Prix du gibier à Beriosov: lagopède et canard, de 1 à 3 kopeks; oie, 50 kopeks; coq de bruyère, de 8 à 15 kopeks.
[144] Ahlqvist, loc. cit.
Les gens de Chekour-Ia ne possèdent aujourd'hui qu'un très petit nombre de rennes, il y a quelques années une épizootie ayant décimé les troupeaux[145]. Le plus important compte actuellement 180 têtes[146], et plusieurs indigènes ont seulement 7 ou 8 animaux. Ici comme en Laponie, une famille, pour pouvoir vivre entièrement des produits de l'élevage, doit posséder au moins 300 bêtes. Dans les premiers jours d'avril, les rennes sont acheminés vers l'Oural, où ils passent la belle saison sous la garde de pasteurs communaux, si une pareille expression peut être employée dans une société aussi primitive. Comme les rennes des Lapons, ceux des Ostiaks sont marqués par leurs propriétaires d'une entaille à l'oreille.
[145] En 1865, une épizootie ravagea la région comprise entre la Petchora et le Iénisséi, enlevant 150 000 rennes. En 1856, une semblable épizootie avait déjà tué 10 000 animaux dans le seul district d'Obdorsk. (Finsch, Reise nach West-Sibirien im Jahre 1876-1877.)
[146] Les Ostiaks vivant uniquement de l'élevage du renne sont aujourd'hui très peu nombreux. Ils appartiennent pour la plupart au district d'Obdorsk et errent sur les toundras riveraines de l'océan Glacial.
Chez les Ostiaks, comme chez la plupart des peuplades circumpolaires, le renne est un élément important de l'économie domestique. Sa chaude fourrure fournit le vêtement et la chaussure, et sa chair les fins morceaux de l'alimentation. De plus, le renne est l'animal de trait par excellence de ces régions. C'est le chameau des déserts glacés du Nord. Sans lui, ces immenses solitudes seraient pendant neuf mois de l'année complètement fermées à l'homme. L'attelage ostiak se compose de deux rennes attelés de front à un traîneau (narte), et dans cet équipage le voyageur peut parcourir facilement les infinies blancheurs des plaines neigeuses sibériennes. En passant, signalons aux archéologues une pièce curieuse du harnachement: un chevêtre en os qui ressemble singulièrement aux fameux bâtons de commandement préhistoriques.
Cette pièce est un des rares objets en os fabriqués actuellement par les Ostiaks. Tous leurs ustensiles et armes sont en bois ou en écorce. Cette population en est à l'âge du bois.
Dans l'industrie primitive des Ostiaks, l'écorce de bouleau remplace la faïence. C'est la matière première de leur vaisselle. Avec cette écorce souple et imperméable, ils fabriquent des augettes qui leur servent de plats, des assiettes, des cuillers, des seaux[147]. Les différents ustensiles sont ornés de dessins géométriques tracés à la pointe d'un mauvais couteau. Cette décoration consiste en mosaïques jaunes et blanches, d'une régularité parfaite, formant un ensemble agréable à l'œil. Les représentations animales sont rares et toujours d'une exécution inférieure. Un objet mobilier particulièrement artistique est un sac en peau de renne servant de nécessaire aux femmes et décoré d'une mosaïque de fourrures de différentes couleurs. L'art n'est pas le fruit de l'éducation; autant que les civilisés, les simples en ont la conception, et l'expression qu'ils savent donner à la manifestation de leur pensée est plus touchante que celle des gens dont le cerveau a été déformé par les idées reçues.