[147] Le Musée Guimet renferme la série complète des ustensiles ostiaks. Ce musée contient toute la collection ethnographique réunie au cours de notre voyage.
Les Ostiaks ont une notion vague de la propreté. Seuls de tous les peuples sauvages, ils éprouvent le besoin de s'essuyer les mains. N'ayant point de linge, ils le remplacent par des fibres de saules. Soigneusement raclée, cette matière devient souple et floconneuse comme de l'étoupe. A certaines époques, elle est employée par les femmes pour leur toilette intime.
Perdus au milieu des déserts, éloignés de tout centre de civilisation, les Ostiaks vivent heureux dans la plus complète ignorance. La plupart ne parlent point le russe. Seulement sur les bords de l'Obi, où ils sont en relations fréquentes avec les Slaves, l'usage de cette langue leur est familier. Quelques-uns d'entre eux, élevés au monastère de Kondinsk, dont nous aurons occasion de parler plus loin, savent lire et écrire. Ceux-là jouissent à cent lieues à la ronde d'une réputation de savants. Dans leur isolement, les Ostiaks ne sont cependant pas dépourvus de moyens de communiquer leurs pensées. Ces sauvages ont su inventer des signes pour matérialiser leurs idées. Ils gravent, par exemple, des marques de propriété sur leurs engins et ustensiles et ont imaginé des sortes de caractères, analogues aux croix de nos paysans illettrés, qu'ils apposent en place de signatures sur les quelques documents officiels que l'administration exige d'eux[148]. D'autre part, à l'aide de simples incisions tracées sur les arbres ils expriment de longues phrases. Sur une entaille faite à un tronc de pin, raconte M. Kouznetsov, vous distinguez un pied d'élan presque informe, en dessous quelques traits horizontaux, et, à côté, de petites barres obliques. Pareil dessin signifie qu'un élan a été tué à cet endroit; le nombre des traits horizontaux indique le nombre des chasseurs, et les petites barres obliques celui des chiens. Par des hiéroglyphes analogues les indigènes signalent la capture de tout autre animal. Les signes ont une signification constante reconnue de tous et ont par suite la valeur de caractères. C'est l'enfance de l'écriture.
[148] L'ouvrage souvent cité du Dr Ahlqvist reproduit plusieurs spécimens de cette écriture.
Les Ostiaks ont été convertis au catholicisme grec, mais leur conversion est purement nominale. Tous continuent comme par le passé à sacrifier aux faux dieux et à immoler des animaux domestiques dans des bois sacrés (keremetes), devant de grossières idoles.
Dès mon arrivée à Liapine, je me préoccupai de visiter un de ces bois, mais les Ostiaks veillaient avec un soin jaloux sur leurs divinités, le prêtre orthodoxe du village ayant fait récemment en grande pompe un autodafé des idoles qu'il avait pu découvrir.
Dans la journée, après de longues recherches, les guides réussissent enfin à découvrir un keremet absolument intact, et le lendemain nous nous mettons en route.
Nous remontons la Sygva. A quelques centaines de mètres de Liapine elle reçoit une grande rivière dont nos bateliers ignorent le nom. Au confluent est établie une tchioume où nous faisons halte, dans l'espérance de dénicher quelque objet d'ethnographie. Et en effet voici une construction intéressante, une écurie primitive destinée à mettre les rennes à l'abri des moustiques. C'est un abri en clayonnage, (salikol) couvert en écorce de bouleau, dans lequel deux animaux peuvent prendre place[149]. Devant l'entrée, complètement ouverte, sont disposés deux petits feux fumeux destinés à écarter les insectes. La tchioume est habitée par un chaman.
[149] Hauteur de l'abri: 1 m. 10; profondeur: 3 m.
Les chamans ont, dans la société ostiake, la position de prêtres, et sont considérés comme les intermédiaires entre les dieux et les hommes. Comme tels, ce sont de véritables diseurs de bonne aventure. Les naturels leur supposent le don de prédire l'avenir et la capacité de guérir les maladies. Pour entrer en communication avec les esprits, les chamans se servent d'un tambour de basque en peau de renne. Cet instrument sacré et ces croyances sont communs à toutes les populations ouralo-altaïques. Au milieu du siècle dernier, avant leur conversion, les Lapons avaient encore des tambours magiques[150] et des chamans. Aujourd'hui les indigènes de la Sibérie septentrionale ont seuls conservé ces pratiques de sorcellerie.