A tous ces faits je ne puis m'empêcher d'en ajouter encore un, connu de tout le monde, mais qui n'en est pas moins remarquable; c'est la prise de Jérusalem par Tite. Joseph. I. 3, cap. 46. [Bell. Jud. vi, cap. 9, § 1.] Quand il fut entré dans la ville, et qu'il en eut considéré les fortifications, ce prince, tout païen qu'il était, reconnut le bras tout-puissant du Dieu d'Israël, et plein d'admiration il s'écria: «Il paraît bien que Dieu a combattu pour nous, et a chassé les Juifs de ces tours, puisqu'il n'y avait point de forces humaines ni de machines qui fussent capables de les y forcer.»

Dieu a toujours réglé les événements humains par rapport au règne du Messie. Outre ce rapport de l'Histoire profane avec l'Histoire sacrée, qui est visible, et qui se montre sensiblement, il y en a un autre plus secret et plus éloigné, qui regarde le Messie, à l'avénement duquel Dieu, qui a toujours eu son œuvre devant les yeux, a préparé les hommes de loin par l'état même d'ignorance et de déréglement où il a permis que le genre humain demeurât pendant quatre mille ans. C'est pour nous faire sentir la nécessité d'un Médiateur, que Dieu a laissé si long-temps les nations marcher dans leurs voies, sans que les lumières de la raison, ni les instructions de la philosophie, aient pu ou dissiper leurs ténèbres, ou corriger leurs inclinations.

Quand on envisage la grandeur des empires, la majesté des princes, les belles actions des grands hommes, l'ordre des sociétés policées et l'harmonie des différents membres qui les composent, la sagesse des législateurs, les lumières des philosophes, la terre semble n'offrir rien aux yeux des hommes que de grand et d'éclatant; mais aux yeux de Dieu elle était stérile et inculte, comme au premier instant de sa création, Gen. 1, 2. inanis et vacua; c'est peut dire, elle était tout entière souillée et impure (il faut se souvenir que je parle ici des païens), et n'était devant Gen. 6, 11. lui qu'une retraite d'hommes ingrats et perfides, comme au temps du déluge: Corrupta est terra coram Deo, et repleta est iniquitate.

Cependant, l'arbitre souverain du monde, qui dispense, selon les règles de sa sagesse, la lumière et les ténèbres, et qui sait mettre des bornes au torrent des passions, n'a pas permis que la nature humaine, livrée à toute sa corruption, dégénérât en une barbarie absolue, et s'abrutît entièrement par l'obscurcissement des premiers principes de la loi naturelle, comme nous le remarquons dans plusieurs nations sauvages. Cet obstacle aurait trop retardé le cours rapide qu'il avait promis aux premiers prédicateurs de la doctrine de son Fils.

Il a jeté de loin dans l'esprit des hommes des semences de plusieurs grandes vérités, pour les disposer à en recevoir d'autres plus importantes. Il les a préparés aux instructions de l'Évangile par celles des philosophes; et c'est dans cette vue que Dieu a permis que dans leurs écoles ils examinassent plusieurs questions, et établissent plusieurs principes, qui ont un grand rapport à la religion, et qu'ils y rendissent les peuples attentifs par l'éclat de leurs disputes. On sait que les philosophes enseignent partout dans leurs livres l'existence d'un Dieu, la nécessité d'une Providence qui préside au gouvernement du monde, l'immortalité de l'ame, la dernière fin de l'homme, la récompense des bons et la punition des méchants, la nature des devoirs qui sont le lien de la société, le caractère des vertus qui font la base de la morale, comme la prudence, la justice, la force, la tempérance, et d'autres pareilles vérités, qui n'étaient pas capables de conduire l'homme à la justice, mais qui servaient à écarter certains nuages, et à dissiper certaines obscurités.

C'est par un effet de la même Providence, qui de loin préparait les voies à l'Évangile, que, lorsque le Messie vint au monde, Dieu avait réuni un grand nombre de nations par les deux langues grecque et latine, et qu'il avait soumis à un seul maître, depuis l'Océan jusqu'à l'Euphrate, tous les peuples que le langage n'unissait point, pour donner un cours plus libre à la prédication des apôtres. L'étude de l'Histoire profane, quand elle est faite avec jugement et maturité, doit nous conduire à ces réflexions, et nous montrer comment Dieu fait servir les empires de la terre à l'établissement du règne de son Fils.

Talents extérieurs accordés aux païens. Elle doit aussi nous apprendre le cas qu'il faut faire de tout ce qu'il y a de plus brillant dans le monde, et de ce qui est le plus capable d'éblouir. Courage, bravoure, habileté dans l'art de gouverner, profonde politique, mérite de la magistrature, pénétration pour les sciences les plus abstruses, beauté d'esprit, délicatesse de goût en tout genre, succès parfait dans tous les arts: voilà ce que l'Histoire profane nous montre, et ce qui fait l'objet de notre admiration, et souvent de notre envie. Mais en même temps cette même histoire doit nous faire souvenir que, depuis le commencement du monde, Dieu accorde à ses ennemis toutes ces qualités brillantes que le siècle estime, et dont il fait beaucoup de bruit; au lieu qu'il les refuse souvent à ses plus fidèles serviteurs, à qui il donne des choses d'une autre importance et d'un autre prix, mais que le Ps. 143, 15. monde ne connaît et ne désire point. Beatum dixerunt populum cui hæc sunt: beatus populus, cujus dominus Deus ejus.

Être sobre dans les louanges qu'on leur donne. Une dernière réflexion, qui suit naturellement de ce que j'ai dit jusqu'ici, terminera cette première partie de ma Préface. Puisqu'il est certain que tous ces grands hommes, si vantés dans l'Histoire profane, ont eu le malheur d'ignorer le vrai Dieu et de lui déplaire, il faut être sobre et circonspect dans les louanges qu'on leur donne. S. Augustin [14], dans le livre de ses Rétractations, se repent d'avoir trop élevé et d'avoir trop fait valoir Platon et les philosophes platoniciens, parce qu'après tout, dit-il, ce n'étaient que des impies, dont la doctrine était, en plusieurs points, contraire à celle de Jésus-Christ.

[Note 14: ][ (retour) ] «Laus ipsa, quâ Platonem vel platonicos seu academicos philosophos tantùm extuli, quantùm impios homines non oportuit, non immeritò mihi displicuit: præsertim quorum contra errores magnos defendenda est christiana doctrina.» (Retract, lib. I, cap. 1.)

Il ne faut pas pourtant s'imaginer que S. Augustin ait cru qu'il ne fût pas permis d'admirer ou de louer ce qu'il y a de beau dans les actions et de vrai dans les maximes des païens. Il veut [15] qu'on y corrige ce qui se trouve de défectueux, et qu'on y approuve ce qu'elles ont de conforme à la règle. Il loue les Romains en plusieurs occasions, et surtout dans ses livres de la Cité de Dieu, qui est l'un de ses derniers et de ses plus beaux ouvrages. Lib. 5, c. 19 et 21, etc. Il y fait remarquer que Dieu les a rendus vainqueurs des peuples, et maîtres d'une grande partie de la terre, à cause de la modération et de l'équité de leur gouvernement (il parle des beaux temps de la république); accordant à des vertus purement humaines des récompenses qui l'étaient aussi, dont cette nation, aveugle en ce point, quoique fort éclairée sur d'autres, avait le malheur de se contenter. Ce ne sont donc point les louanges des païens en elles-mêmes, mais l'excès de ces louanges, que Saint Augustin condamne.