Voilà une idée générale de la nature et des effets de ce fleuve si renommé chez les anciens. Mais une merveille si étonnante, et qui dans tous les siècles a fait l'objet de la curiosité et de l'admiration des savants, semble demander que j'entre ici dans quelque détail. J'abrégerai le plus qu'il me sera possible.

Sources du Nil.

Les anciens ont mis les sources du Nil dans les montagnes appelées vulgairement les montagnes de la Lune, au dixième degré de latitude méridionale. Mais nos voyageurs modernes ont découvert que ces sources sont vers le douzième degré de latitude septentrionale [52]. Ainsi ils retranchent environ quatre ou cinq cents lieues du cours que les anciens lui donnaient. Il naît au pied d'une grande montagne du royaume de Goïame en Abyssinie. Ce fleuve sort de deux fontaines, ou de deux yeux, pour parler comme ceux du pays; le même mot en arabe signifiant œil et fontaine. Ces fontaines sont éloignées l'une de l'autre de trente pas, chacune de la grandeur d'un de nos puits ou d'une roue de carrosse. Le Nil est augmenté de plusieurs ruisseaux qui viennent s'y joindre; et, après avoir traversé l'Éthiopie en serpentant beaucoup, il se rend enfin en Égypte.

[Note 52: ][ (retour) ] Dans la réalité, nous n'en savons pas plus à ce sujet que les anciens au temps d'Ératosthènes. Il reconnaissait deux affluents du Nil (STRAB. XVII, pag. 786), l'Astaboras, ou Astosaba (Tacazzé), et l'Astapus (Abawi): ces rivières entouraient l'île de Méroé avant de se jeter dans le Nil, qui est évidemment le Bahr-el-Abyad, ou rivière Blanche des modernes. Cette dernière descend des montagnes de Dyre et Tegla, qui paraissent faire partie des montagnes de la Lune, appelées par les Arabes Djebel-al-Qamar. C'est en effet le vrai Nil, quoi qu'en aient dit les jésuites portugais et Bruce. On a maintenant toute raison de croire, d'après quelques récits des Arabes, qu'il existe une communication entre cette rivière et le Niger ou Joliba (Annales des Voyages, tom. XVIII, p. 342).

La source que décrit ici Rollin est celle de l'Abawi, que les jésuites ont pris pour le Nil, de même que Bruce, qui n'était pas fâché de passer pour avoir fait le premier cette prétendue découverte.--L.

Cataractes du Nil.

On appelle ainsi quelques endroits où le Nil fait des chutes, et tombe de dessus des rochers escarpés. Ce fleuve [53], qui d'abord coulait paisiblement dans les vastes solitudes de l'Éthiopie, avant que d'entrer en Égypte, passe par les cataractes. Alors devenu tout d'un coup, contre sa nature, furieux et écumant, dans ces lieux où il est resserré et arrêté, après avoir enfin surmonté les obstacles qu'il rencontre, il se précipite du haut des rochers en bas, avec un tel bruit, qu'on l'entend à trois lieues de là.

[Note 53: ][ (retour) ] «Excipiunt eum (Nilum) cataractæ, nobilis insigni spectaculo locus.... Illic excitatis primùm aquis, quas sine tumultu leni alveo duxerat, violentus et torrens per malignos transitus prosilit, dissimilis sibî.... tandemque eluctatus obstantia, in vastam altitudinem subitò destitutus cadit, cum ingenti circumjacentium. regionum strepitu, quem perferre gens ibi a Persis collocata non potuit, obtusis assiduo fragore auribus et ob hoc sedibus ad quietiora translatis. Inter miracula fluminis incredibilem incolarum audaciam accepi. Bini parvula navigia conscendunt, quorum alter navem regit, alter exhaurit. Deindè multùm inter rapidam insaniam Nili et reciprocos fluctus volutati, tandem tenuissimos canales tenent, per quos angusta rupium effugiunt: et cum toto flumine effusi, navigium ruens manu temperant, magnoque spectantium metu in caput nixi, quum jam adploraveris, mersosque atque obrutos tantâ mole credideris, longè ab eo in quem ceciderant loco navigant, torrenti modo missi. Nec mergit cadens unda, sed planis aquis tradit.» SENEC. Nat. Quæst. lib. IV, cap. 2 [4].

= Ce passage de Sénèque se sent de l'exagération que tous les anciens ont mise dans la description des cataractes du Nil. Celles de la Nubie méritent ce nom; mais les cataractes qu'on voit au-dessus d'Éléphantine ne sont que des rapides, dont la hauteur, dans les basses eaux, n'excède pas quatre ou cinq pieds. Au reste, ce que Sénèque raconte de la hardiesse des naturels prouve assez que cette prétendue cataracte n'est pas aussi effrayante qu'il le fait entendre. Un Anglais, qui voulut tenter, il y a quelques années, une pareille entreprise à la cataracte du Rhin, n'en est point revenu. Le dernier éditeur de Sénèque, M. Ruhkopf, doute de la réalité du trait, parce que Sénèque ne le rapporte que sur ouï-dire; il ne s'est pas souvenu que Strabon, témoin oculaire, en parle comme d'un divertissement que les gens du pays donnaient aux gouverneurs, quand ils poussaient leur inspection jusqu'à Syène (STRAB. XVII, p. 818).

Du reste, les expressions de Sénèque, illic excitatis primùm aquis, quas sine tumultu leni alvea duxerat, prouvent que cet auteur n'avait point entendu parler des cataractes du Nil en Nubie: cependant Diodore de Sicile les connaissait (DIOD. SIC. I, § 32, fin.), ainsi qu'Aristide, qui en portait le nombre à trente-six, d'après le témoignage d'un Éthiopien (ARISTID. in Ægyptio, tom. III, p. 581, edit. Canter.)--L.

Des gens du pays, accoutumés par un long exercice à ce petit manége, donnent ici aux passants un spectacle plus effrayant encore que divertissant. Ils se mettent deux dans une petite barque, l'un pour la conduire, l'autre pour vider l'eau qui y entre. Après avoir longtemps essuyé la violence des flots agités, en conduisant toujours avec adresse leur petite barque, ils se laissent entraîner par l'impétuosité du torrent, qui les pousse comme un trait. Le spectateur tremblant croit qu'ils vont être abymés dans le précipice où ils se jettent. Mais le Nil, rendu à son cours naturel, les remontre sur ses eaux tranquilles et paisibles. C'est Sénèque qui fait ce récit, et les voyageurs modernes en parlent de même.

Causes du débordement.

Herod. l. 2, cap. 19-27.
Diod. lib. 1, pag. 35-39.
Senec. Nat. Quæst. l. 4, cap. 1 et 2. Les anciens ont imaginé plusieurs raisons subtiles du grand accroissement du Nil, que l'on peut voir dans Hérodote, Diodore de Sicile, et Sénèque. Ce n'est plus maintenant une matière de problème, et l'on convient presque généralement que le débordement du Nil vient des grandes pluies qui tombent dans l'Éthiopie, d'où ce fleuve tire sa source. Ces pluies le font tellement grossir, que l'Éthiopie, et ensuite l'Égypte, en sont inondées, et que ce qui n'était d'abord qu'une grosse rivière devient comme une petite mer, et couvre toutes les campagnes.