Lib. 17, pag. 789. Strabon remarque que les anciens [54] avaient seulement conjecturé que le débordement du Nil était causé par les pluies qui tombent abondamment dans l'Éthiopie; et il ajoute que plusieurs voyageurs s'en sont assurés depuis par leurs propres yeux, Ptolémée Philadelphe, qui était fort curieux pour tout ce qui regarde les arts et les sciences, ayant envoyé exprès sur les lieux d'habiles gens pour examiner ce qui en était, et pour constater la cause d'un fait si singulier et si considérable.

[Note 54: ][ (retour) ] Par ces anciens, Strabon paraît entendre Eudoxe, Aristote (EUSTATH ad Odyss., p. 1505, l. 18) et Callisthène (STRAB. XVII, p. 790).--L.

Temps et durée du débordement.

Herod. l. 2, cap. 19.
Diod. lib. 1 pag. 32. Hérodote, et après lui Diodore de Sicile, et plusieurs autres, marquent que le Nil commence à croître en Égypte au solstice d'été, c'est-à-dire vers la fin de juin, et continue d'augmenter jusqu'à la fin de septembre, vers lequel temps environ il s'arrête, et va toujours depuis en diminuant pendant les mois d'octobre et de novembre, après quoi il rentre dans son lit, et reprend son cours ordinaire. Ce calcul, à peu de chose près, est conforme à ce qu'on lit sur ce sujet dans toutes les relations des modernes, et il est fondé en effet sur la cause naturelle du débordement, savoir les pluies qui tombent dans l'Éthiopie. Or, selon le témoignage constant de ceux qui ont été sur les lieux, ces pluies commencent à y tomber au mois d'avril, et continuent pendant cinq mois jusqu'à la fin d'août et au commencement de septembre. La crue du Nil en Égypte doit donc naturellement commencer trois semaines ou un mois après que les pluies ont commencé en Abyssinie; et aussi les relations des voyageurs marquent-elles que le Nil commence à croître dans le mois de mai, mais d'une manière peu sensible d'abord, en sorte apparemment qu'il ne sort point encore de son lit. L'inondation marquée n'arrive que vers la fin de juin, et dure les trois mois suivants, comme Hérodote le dit.

Je dois avertir ceux qui consultent les originaux, d'une contradiction qui se rencontre ici entre Hérodote et Diodore d'un côté, et de l'autre, Strabon, Pline et Solin. Ces derniers abrégent de beaucoup la durée de l'inondation, et supposent que le Nil laisse les terres libres après l'espace de trois mois ou de cent jours. Et ce qui augmente la difficulté, c'est que Pline semble appuyer son sentiment sur l'autorité d'Hérodote: in totum autem revocatur (Nilus) intra ripas in Librâ, ut tradit Herodotus, centesimo die. Je laisse aux savants le soin de concilier cette contradiction [55].

[Note 55: ][ (retour) ] Je ne vois nulle contradiction entre ces auteurs: il me paraît que Rollin ne s'est point assez pénétré du sens de leurs textes. Strabon n'a parlé que du temps employé par le Nil à rentrer dans son lit.

Hérodote dit: «Le Nil commence à grossir à partir du solstice d'été, et continue ainsi durant cent jours.» C'est à-peu-près ce qu'on lit dans Diodore de Sicile: «Le Nil commence à croître au solstice d'été, et s'arrête à l'équinoxe d'automne (I, § 36).» Sénèque dit la même chose, excepté que, selon lui, l'inondation se prolonge au-delà de l'équinoxe: «At Nilus ante ortum Caniculæ augetur mediis æstibus, ultra æquinoctium» (Quæst. Natur. IV, II, I). Cela est plus conforme à ce que dit Hérodote, et à ce que les voyageurs ont observé: car la crue s'étend assez ordinairement jusqu'au 30 septembre, et même jusqu'au 3 ou 4 octobre.

Voilà pour la crue du Nil. Quant à sa décroissance, Hérodote ajoute: «Il rétrograde et rentre tout-à-fait dans son lit, après le même nombre de jours.» Πελάσας δ' ἐς τὸν ἀριθµὸν τουτέων τὥν ἡµερέων, ὀπίσω ἀπέρχεται ἀπολείπων τὸ ῥέεθρον. Car c'est là le vrai sens de ce passage entrevu par Laurent Valla et Wesseling, et que M. Larcher n'a point saisi, s'étant trompé sur le sens de πελάσας (SCHWEIGH. ad h. loc. Herod.). Hérodote veut dire que le Nil ayant mis cent jours à croître, met cent autres jours à rentrer tout-à-fait dans son lit. Nous lisons la même chose dans Strabon: «Le Nil (parvenu à sa plus grande hauteur) reste stationnaire pendant plus de 40 jours de l'été; puis il baisse peu-à-peu, comme il s'était élevé; et 60 jours après, le sol est entièrement découvert, et même séché (lib. XVII, pag. 789).» Il s'écoule donc cent jours, comme dit Hérodote, entre le point de la plus grande hauteur et celui où le fleuve rentre dans son lit. Diodore de Sicile (I, § 36), et Aristide (tom. II, pag. 338), mettent la même égalité dans la durée de la crue et de la décroissance. Enfin Pline lui-même, au milieu de quelques erreurs légères, finit par dire, d'après Hérodote, qu'au bout du centième jour, le Nil est rentré dans son lit; c'est le sens du passage cité par Rollin: la seule difficulté est dans les mots in Libra, qui ne sont point dans Hérodote, et qui d'ailleurs sont une grave erreur: car, le Nil croissant jusqu'après l'équinoxe, c'est-à-dire, jusqu'au temps où le soleil entre dans la Balance; lorsqu'il est rentré dans son lit, cent jours après, le soleil doit se trouver dans le signe du Capricorne. L'erreur de Pline consiste donc en ce que, citant le témoignage d'Hérodote, il a ajouté mal-à-propos in Librâ: puisque ce signe correspond au commencement, et non à la fin de la décroissance des eaux du Nil. Ou l'auteur lui-même a fait la faute par précipitation, ce qui lui arrive souvent; ou les mots in Librâ sont une note marginale qui a passé dans le texte. La première supposition est plus probable, attendu que ces mots se trouvent dans tous les manuscrits de Pline, dans Solin, qui a copié cet auteur, et dans un passage de l'Irlandais Dicuil, qui écrivait au neuvième siècle.

A cette difficulté près, qui me paraît nulle au fond, les textes anciens d'Hérodote, de Strabon, de Diodore, d'Aristide, de Pline, s'accordent, sans exception, sur la durée de l'inondation du Nil.

Je remarquerai, dans tous les cas, que les crues présentent de grandes différences entre elles. Ainsi, par exemple, celle de 1799 s'éleva à la plus grande hauteur le 23 septembre; et celle de 1800 n'y parvint que le 4 oct. (GIRARD, sur l'exhaussement de la vallée du Nil, p. 10.)--L.

Mesure du débordement.

La juste grandeur [56] du débordement, selon Pline, est de seize coudées. Quand il n'y en a que douze ou treize, on est menacé de famine; et quand l'inondation passe les seize, elle devient dangereuse. Il faut se souvenir Juli. ep. 50. qu'une coudée est un pied et demi. L'empereur Julien marque, dans une lettre à Ecdice, préfet d'Égypte, que la hauteur du débordement du Nil s'était trouvée de quinze coudées le 20 septembre (en 362). Les anciens ne conviennent point entièrement sur la mesure du débordement, ni entre eux, ni avec les modernes: mais la différence n'est pas fort considérable, et elle peut venir 1º de celle des mesures anciennes et modernes, qu'il est difficile d'évaluer sur un pied fixe et certain; 2º du peu d'exactitude des observateurs et des historiens; 3º de la différence réelle de la crue du Nil, qui était moins grande lorsqu'on approchait de la mer [57].

[Note 56: ][ (retour) ] «Justum incrementum est cubitorum XVI. Minores aquæ non omnia rigant: ampliores detinent tardiùs recedendo. Hæ serendi tempora absumunt solo madente: illæ non dant sitiente. Utrumque reputat provincia. In duodecim cubitis famem sentit, in tredecim etiamnum esurit: quatuordecim cubita hilaritatem afferunt, quindecim securitatem, sexdecim delicias.» (Lib. v, c. 9.)

= Ce passage (de même que celui d'Hérodote) s'applique sans doute à l'Égypte moyenne. Les 16 coudées, d'après le module du nilomètre d'Éléphantine,

valent 8 met. 432
15 coudées 7 905
14 7 378
13 6 851
12 6 324
En 1779, la crue fut au
Caire, de 7 961
En 1800, seulement de 6 857
Donc le terme moyen est 7 419.

Il est digne de remarque que cette quantité est égale à celle de 14 coudées, que Pline semble donner comme la crue moyenne. Ce fait, et d'autres qu'on pourrait citer, prouvent que rien n'est changé en Égypte relativement aux inondations du Nil, depuis les plus anciens temps. Le sol de l'Égypte s'est élevé graduellement; mais, comme le lit du fleuve s'est élevé dans la même proportion, le rapport entre le niveau des basses eaux et celui des hautes est resté à-peu-près le même.--L.