§ II. Cérémonies des funérailles.
Il me reste à rapporter en abrégé les cérémonies des funérailles.
Le respect que tous les peuples ont eu dans tous les temps pour les corps morts, et les soins religieux qu'ils ont toujours pris des tombeaux, semblent insinuer la persuasion où l'on était que ces corps n'y étaient mis qu'en dépôt.
Nous avons déjà observé, en parlant des pyramides, avec quelle magnificence étaient construits les sépulcres de l'Égypte. C'est qu'outre qu'on les érigeait comme des monuments sacrés, pour porter aux siècles futurs la mémoire des grands princes, on les regardait encore comme des demeures où les corps devaient Diod. lib. 1, pag. 47. séjourner pendant le cours d'une longue suite de siècles; au lieu que les maisons étaient appelées des hôtelleries, où l'on n'était qu'en passant, et pendant une vie trop courte pour s'y attacher.
Quand quelqu'un était mort dans une famille, tous les parents et tous les amis quittaient leurs habits ordinaires pour en prendre de lugubres, et s'abstenaient du bain, du vin, et de tout mets exquis. Le deuil durait quarante ou soixante et dix jours, apparemment selon la qualité des personnes.
Herod. l. 2, cap. 85, etc. Diod. lib. 1, pag. 81. Il y avait trois manières d'embaumer les corps. La plus magnifique était pour les personnes les plus considérables; et la dépense[A]: 5500 f.--L. montait à un talent d'argent, c'est-à-dire à trois mille écus.[A]
Plusieurs ministres étaient employés à cette cérémonie. Les uns vidaient la cervelle par les narines, avec un ferrement fait exprès pour cela; d'autres vidaient les entrailles et les intestins, en faisant au côté une ouverture avec une pierre d'Éthiopie tranchante comme un rasoir; puis ils remplissaient ces vides de parfums et de diverses drogues odoriférantes. Comme cette évacuation, accompagnée nécessairement de quelques dissections, semblait avoir quelque chose de violent et d'inhumain, ceux qui y avaient travaillé prenaient la fuite quand l'opération était achevée, et étaient poursuivis à coups de pierres par les assistants. On traitait fort honorablement ceux qui étaient chargés d'embaumer le corps. Ils le remplissaient de myrrhe, de cannelle, et de toutes sortes d'aromates. Après un certain temps ils l'enveloppaient de bandelettes de lin très-fines [100], qu'ils collaient ensemble avec une espèce de gomme fort déliée, et qu'ils enduisaient encore des parfums les plus exquis. Par ce moyen on prétend que la figure entière du corps, les traits même du visage, et jusqu'aux poils des paupières et des sourcils, se conservaient parfaitement. Quand le corps avait été ainsi embaumé, on le rendait aux parents, qui l'enfermaient dans une espèce d'armoire ouverte, faite sur la mesure du mort; puis ils le plaçaient debout et droit contre la muraille, soit dans leurs tombeaux, s'ils en avaient, soit dans leurs maisons. C'est ce qu'on appelle momies. Il en vient encore tous les jours d'Égypte, et plusieurs curieux en conservent dans leurs cabinets. On voit par là quel soin les Égyptiens prenaient des corps morts. Leur reconnaissance envers leurs parents était immortelle. Les enfants, en voyant les corps de leurs ancêtres, se souvenaient de leurs vertus, que le public avait reconnues, et s'excitaient à aimer les lois qu'ils leur avaient laissées. On reconnaît dans les funérailles de Joseph en Égypte une partie des cérémonies dont je viens de parler.
[Note 100: ][ (retour) ] Ou plutôt de coton, qui est le byssus dont parle Hérodote (LARCHER, tom. II, pag. 357).--L.
J'ai dit que le public avait reconnu les vertus des morts, parce qu'avant que d'être admis dans l'asyle sacré des tombeaux, il fallait qu'ils subissent un jugement solennel. Et cette circonstance des funérailles chez les Égyptiens est une des choses les plus remarquables qui se trouvent dans l'histoire ancienne.
C'était, chez les païens, une consolation en mourant de laisser son nom en estime parmi les hommes; et ils croyaient que de tous les biens humains c'est le seul que la mort ne peut nous ravir. Mais il n'était pas permis en Égypte de louer indifféremment tous les morts; il fallait avoir cet honneur par un jugement public. L'assemblée des juges se tenait au-delà d'un lac, qu'ils passaient dans une barque. Celui qui la conduisait s'appelait en langue égyptienne Charon; et c'est sur cela que les Grecs, instruits par Orphée, qui avait été en Égypte, ont inventé leur fable de la barque de Charon. Aussitôt qu'un homme était mort, on l'amenait en jugement. L'accusateur public était écouté [101]. S'il prouvait que la conduite du mort eût été mauvaise, on en condamnait la mémoire, et il était privé de la sépulture. Le peuple admirait le pouvoir des lois, qui s'étendait jusqu'après la mort; et chacun, touché de l'exemple, craignait de déshonorer sa mémoire et sa famille. Que si le mort n'était convaincu d'aucune faute, on l'ensevelissait honorablement.