Ce matin-là, le boucher de Rieux vint à la Genette. La mère avait décidé que Calot serait abattu. On le fit sortir dans la cour, et, le prix fait, il fut emmené au bourg; un valet lui tenait la queue et tapait fort dessus avec un gourdin, tandis que le boucher le maîtrisait à la tête, en l’entraînant au moyen d’une grosse corde.
La mère le vit partir du haut de la terrasse et elle l’appela: bête du diable, qu’il aurait fallu cuire à petit feu. Puis elle revint se rencogner dans l’âtre. Si Aimée lui demandait ce qu’il fallait faire, elle répondait:
—Ma pauvre, fais ce que tu voudras. Je ne suis bonne à rien.
Pourtant, Aimée gardait sa vaillance intacte. Elle comprenait que tout irait à la ruine et à la mort, si elle s’abandonnait à la douleur. Il lui suffisait de caresser la tête des petits pour qu’elle fût aussitôt plus ardente au travail et que disparût la fatigue.
Comme elle venait de peigner Vone et Tine, Nonot demanda:
—Mémée, dis, où qu’il est papa? Est-ce qu’il dort toujours? Quand c’est-il qu’il ne sera plus malade?
Aimée baissait les paupières pour ne pas pleurer. Il leva vers sa grande sœur ses yeux frais et il devina qu’elle cachait beaucoup de peine. Alors il arrêta pour toujours ses questions et sa petite figure devint sérieuse. Vone et Tine ne retenaient pas leurs larmes; Aimée les essuya avec un mouchoir bien blanc. Et tous les trois, ils s’en allèrent à l’école, sans rire selon leur habitude.
Comme elle les regardait s’éloigner, elle aperçut le père Courteux qui venait d’un pas pesant.
Brunette bondit, aboya et ses crocs brillaient dans sa gueule noire. Aimée l’apaisa.
—Petite, ta chienne n’est point plaisante, dit Courteux. Elle me connaît bien pourtant. Alors, comme ça, vous avez vendu Calot, sans me le dire. Moi, je l’aurais bien pris, quoique ce soit un animal pas commode. A un ami de ton pauvre père, à un voisin, valait mieux le vendre qu’à ces bouchers qui sont riches comme le diable. Je t’en veux.