—Ma pauvre, tu me fais du chagrin. J’aime point voir souffrir le monde, et toi, je te connais depuis l’enfance. Et Pierre Villard, c’était un crâne garçon. On était voisin. La Grangerie et la Genette, ça se touche; ça n’est séparé que par des petites bornes de rien du tout. Nos terres se touchent, nous autres de même, à cause de la plaisante amitié. On se rendait des services comme ça se doit. A cette heure, je l’entendrai plus pousser sa chanson en menant la charrue. Ça me fait deuil.
—Merci, Courteux, dit la mère en tisonnant, c’est vrai que c’est bien de la peine. J’ai plus de goût, moi.
Aimée essuyait le vaisselier, préparait les légumes pour le repas du matin, ce qui ne l’empêchait pas de considérer du coin de l’œil le père Courteux dont la figure devenait toute rouge, peut-être à cause du feu vif.
Ce vieil homme actif et d’apparence lente, elle l’avait toujours connu aussi sec, mais plus taciturne qu’aujourd’hui. Pour qu’il parlât si dru, il fallait une raison et quelque anguille sous roche; mais sa mère accablée et lasse ne s’apercevait point d’un tel changement; elle attendait qu’un bout d’oreille parût. Elle dit bien doucement:
—Vous parlez bien, père Courteux. Ce n’est pas votre mode.
—Ma petite Aimée, il y a des jours assez rares où il faut sortir sa langue. Et c’est arrivé, à cette heure. Je parie que tu pensais point que je vous aimais comme ça, parce que je disais rien. Mais ce maudit accident, ça m’a retourné. Ta mère n’a que toi.
—Si elle n’a que moi, elle m’a bien.
—Oui, oui; mais il y a aussi les trois petits et quatre terres qui sont point labourées. C’est pas toi qui feras ça, je pense, pauvre chère mignarde. Les babioles du ménage, c’est ton affaire, mais la terre, on la cultive pas avec un joli balai.
Aimée ne répondit pas à ces paroles qu’il poussait à petits coups, avec une singulière prudence. Elle était curieuse de savoir ce que cachait Courteux et ce qu’il allait montrer enfin. L’amitié que découvrait brusquement le bonhomme, il n’en avait jamais laissé paraître autant, du vivant de Pierre Villard. Et sa mère, si elle ne la mettait en garde, était prête, affaiblie et triste, à tout prendre pour de l’argent comptant.
Courteux maintenant tournait autour du pot. Il espérait sans doute que la mère lui proposerait ce qu’il désirait avec tant de force cachée. Mais les yeux ternes de la femme, où ne bougeait même pas le reflet du feu, étaient remplis d’une désespérance immobile. Alors, il dut se livrer. Il se chargeait de conduire, comme il fallait, le petit domaine. Il avait sous la main les domestiques nécessaires. Il éleva un peu la voix et l’on ne savait s’il souriait ou s’il faisait la grimace: