Jean Charier se tenait à l’écart et redoublait de soins.

Courteux s’apaisait; il avait le sang rafraîchi de s’être mis en colère. Ainsi, il éprouvait sa puissance. Accroupi près d’un sac de semence, il murmura à l’oreille de sa femme:

—M’est avis que nous aurons la Genette. A cette heure, tout va s’en aller à hue et à dia ... Y seront forcés de vendre.

Elle montra une indifférence qui le fit enrager; elle ne lui cacha pas que, pour sa part, elle avait plus de terre qu’elle n’en pouvait travailler.

—Je suis le maître ou non, grogna-t-il; innocente, on l’aura pour un morceau de pain. Laisse-toi mener. Le temps est bon pour nous; faut en profiter.

Comme d’habitude, elle se rendit à ses raisons. Le point de feu qui brillait sous les paupières clignotantes de son homme l’alluma, à son tour, du vieux désir de posséder de beaux arpents au soleil.

Il était clair, à cette heure, le soleil; il chauffait doucement les sillons, répandant sur la campagne et dans l’air sa grande promesse dorée qui ferait se lever de son grabat un paysan à l’agonie.

V

La semaine blanche de Pâques était passée. A la Genette, la mère Villard ne retrouvait aucun courage. Elle mangeait peu, somnolait le jour et veillait la nuit où la peine s’aiguise mieux dans le silence. L’offre que Courteux avait faite, elle ne l’oubliait pas. A quoi serviraient désormais champs et terres, sans bras pour les travailler? Avec l’argent qu’elle tirerait de la vente, elle mènerait jusqu’à l’âge d’homme le petit Jeannot. L’important était de manger du pain, en attendant l’éclaircie. Aimée pourrait apprendre le métier de couturière.

Maints projets tournaient dans sa tête; puis elle retombait vite à ses doutes et à sa douleur. Pourtant elle s’étonnait quand elle voyait, chaque jour, Aimée qui allait et venait dans la maison, l’animait, veillait à toutes choses, préparait les repas, chauffait même le four, et amusait les petits à leur retour de classe, toujours levée avant l’aube et couchée à la nuit bien close. Une grande émotion lui venait de cette enfant robuste d’âme et de corps.