Le grand-père, qui avait atteint les quatre-vingts ans, gagnait de bonne heure sa couche large et carrée, établie sur quatre pieds ronds dont on n’avait pas enlevé toute l’écorce. Quand il en sortait, c’était pour se rencogner sous le manteau de la cheminée, en hiver, ou se chauffer, à la plaisante saison, sur la terrasse.

Ce n’était pas une mince affaire que de laver et de peigner Jean, Ernestine et Yvonne. Aussi, Aimée se levait-elle plus tôt le dimanche. Les petits n’aimaient guère l’eau froide et elle allait chauffer la serviette mouillée devant le feu de la cuisine, pour leur complaire. Comme on disait, elle en devenait bête à force de les chérir.

Quand elle peignait leurs cheveux ébouriffés, elle disait sans cesse: «Est-ce que je te fais mal?» Souvent les petiots abusaient de sa bonté. Que lui importait! Elle était heureuse en considérant seulement leurs figures rondes où les joues luisaient comme deux pommes d’api. Ayant fait ses dix-huit années, depuis la semaine de Chandeleur, elle pensait qu’elle avait presque l’âge d’une jeune maman. La mère était assez pressée par l’humble travail qui commande sans cesse. Allumer le feu, donner à manger aux volailles, traire, apprêter les repas, ce ne sont pas des choses qui se font en deux mouvements.

La matinée était avancée; les petites, dans les robes de serge bleue que leur grande sœur avait taillées, faisaient les coquettes et tournaient sur le talon de leurs souliers neufs pour gonfler d’air leurs courtes jupes à plis. Jean, bout d’homme, tendait le mollet et enfonçait ses mains dans ses poches. Sur sa tête aux cheveux bouclés, Aimée posa un béret de bure, puis frappant ses mains l’une contre l’autre, elle s’écria:

—Allez jouer dans la cuisine. Il faut bien que je m’habille à mon tour.

Devant une table de bois blanc, couverte d’une toile cirée où un miroir était appuyé au mur blanchi à la chaux, Aimée démêla ses cheveux épais et longs, de couleur châtaine. Les ayant roulés en une masse brillante derrière la nuque, elle les sépara et les lissa sur le front par bandeaux qui donnaient à sa figure un air charmant de sagesse et de pureté.

Elle était belle et ne le savait pas. C’était une saine fille poussée en pleine campagne; de haute taille, forte et gracieuse avec des membres fins, son corps montrait un fier équilibre. Elle avait des yeux doux et gris, couleur du temps, abrités sous de longues paupières; leur lumière paisible glissait sur des traits bien mesurés, un nez un peu court et droit, une bouche déliée, un menton joliment coupé où paraissaient l’ordre et la bonne volonté.

Elle se vêtit proprement, sans plaisir, avec une naturelle modestie. Elle avait le cœur tout plein d’un feu clair, contente d’avoir endimanché ceux qu’elle appelait: son petit monde. Dans une commode de merisier elle prit son paroissien gonflé d’images et un mouchoir de toile blanche où elle avait brodé la majuscule de son nom. S’étant coiffée d’un chapeau de feutre gris aux bords relevés, elle vint dans la cuisine où la mère, ayant trempé la soupe, ajustait sur son front sa coiffe à barbes.

Devant le feu, le repas de midi cuisait doucement, braise dessus, braise dessous: un civet de lapin au vin rouge, relevé par des herbes de jardin.

Le grand-père, enfin levé, s’assit à la table; et le bonnet de coton enfoncé jusqu’à l’œil, la bouche rentrée et froncée mais le nez pointu, il mangea chaud, ne connaissant pas à son âge d’autre ennemi que le froid. Le petit Jean cirait sa culotte sur l’escabeau et son assiettée de soupe lui faisait les cornes. Aimée dut le prendre sur ses genoux et lui raconter des histoires où il y avait un petit bonhomme qu’une fée emportait au fond d’un étang parce qu’il ne voulait pas manger la bréjeaude[A] qui rend les petiots forts et courageux. La mère, qui n’avait pas beaucoup de santé et le montrait par son visage jauni avant le temps et sa taille trop tôt courbée, considérait en souriant sa bonne fille qui portait un brave cœur de maman en cette saison de jeunesse où l’on pense surtout aux cotillons et aux frairies.