Il enleva le soc de la charrette, détacha les vaches. Puis, ayant lié les bêtes à la charrue, il les guida de l’aiguillon et d’un cri sonore. Le soc fonça dans les dernières mottes que Pierre Villard avait soulevées, et il fendit doucement la terre.

Aimée gardait le silence, pleine d’une grande émotion. La trace du sillon interrompu s’effaçait dans la lumière. Un moment, elle revit dans son cœur son père défunt, quand il allait, les bras allongés, les mains tenant ferme les mancherons, les regards attentifs. Elle entendit de nouveau le son de sa voix, sur cette campagne. Puis elle ne vit plus que Fansat qui conduisait l’araire et le soleil qui enchantait la terre ouverte.

Il dit:

—Je rentrerai à mi-jour.

Elle lui souhaita bon courage et revint vite à la Genette en coupant à travers champs. Elle pensait qu’il fallait pétrir le pain et faire, dans l’après-midi, des lavages de linge. Quand elle rentra, la mère était levée et s’occupait à casser quelques brindilles qu’elle jetait au feu.

—Ma pauvre Aimée, souffla-t-elle, je suis fort aise que notre vieux ait trouvé Lionnou Fansat, c’est un bon homme. Mais de payer un valet, ça sera bien cher. Et moi, je me fais honte; je peux plus travailler comme autrefois. Je passe une heure de temps où j’aurais mis quatre minutes. Ça fait que tu as une grosse charge. Pourras-tu porter ces cassements de tête? Dans la mienne à moi, me semble qu’il y a plus que du vent noir.

Elle s’agita encore un peu, plaça et replaça la vaisselle, accrocha le porte-poêle, mais bientôt elle tomba de tout son poids sur une chaise et marmonna:

—Pauvre, je ne vaux plus rien. Depuis qu’il est parti, tout est parti et j’étais point si forte, avant ...

Aimée ne répondit pas, ayant peur des paroles qui dévorent le temps. Elle courut à la chambre où dormaient encore les enfants. Elle poussa les volets, toucha le lit où Tine et Vone se frottaient les yeux. Nonot le premier sauta sur le plancher et il frétilla dans le bout de chemise d’homme que lui avait taillée Mémée.

—Tu sais, Nonot, nous sommes contents. Nous avons un valet pour faire la terre.