IX
La paix revenait sous le toit de la Genette. Les pommes de terre avaient été plantées en bonne condition. Tous ces jours, on avait barré la porte de la maison. La mère retrouvait un peu de vigueur pour aider, et les enfants, en revenant de classe, couraient jusqu’aux champs, car le soleil ne quittait plus aussi vite le ciel; ils avaient semé, eux aussi, contents d’obéir à leur grande Aimée.
Cette pressante besogne achevée, Fansat eut le loisir de souffler un peu. Il se plia à ce qui fait le plus souvent le souci des femmes: traire, puiser l’eau, veiller au poulailler qui s’était bien dépeuplé. C’était pour soulager Aimée qui n’en pouvait plus. A ces petits soins, il ajoutait d’autres travaux; il fallait curer les rigoles des prés qui poussaient dru, redresser les barrières et tailler les buissons dont les ombres sont mangeuses d’herbe.
Il y avait peu de bois; il en fit en coupant des arbres morts. Bientôt il devrait désherber, faucher, et ce serait dur de «lever l’été» avec si peu de bras. Il mena le dernier veau en foire et le vendit bien.
La belle saison était tout à fait venue. L’air était mol et chaud. Près de la maison, dans le verger, des pêchers qui, l’hiver, sont laids et bossus, se changeaient en nuages roses, aussi légers que ceux qui flottent au ciel à la fin d’une claire journée. Un petit vent faisait neiger les pruniers fleuris. Les poules s’ébattaient à l’aise dans la cour et leurs plumes avaient des reflets verts. Aimée cueillait au nid leurs œufs et les portait, tièdes encore, à sa mère qui les gobait crus avec un grain de sel.
Elle ne pensait jamais à elle, assez heureuse de se dévouer sans cesse. Mais le soleil plus chaud, l’odeur de la fraîche verdure, ce printemps qui faisait sauter le lien de l’hiver et se répandait sur la campagne tout entière, cette espérance qui volait avec les oiseaux et coulait dans les eaux bleuies, la touchaient et lui portaient au cœur des songes nouveaux.
Après des mois si rudes, elle sentait pour la première fois une terrible lassitude et cherchait un appui.
Par un de ces matins de fin avril où la pluie descend sur les collines, en rideaux d’argent léger, Jacques Lavergne, sautant de sa bicyclette, monta les marches de la terrasse. Il entra et salua Aimée avec une aisance des villes. La mère jardinait en compagnie du vieux Villard, et Fansat courait les champs où il y avait toujours quelque chose à faire.
—Mademoiselle Aimée, dit-il en s’asseyant, je vous avais dit que je viendrais vous voir. On s’est connu autrefois enfants, à l’école, mais après vous avez été en pension chez l’institutrice et moi je n’ai presque plus quitté Limoges.
Il la regardait avec une douceur qui la touchait. Elle était assise près de la table dans le jour doré qui tombait de la fenêtre, et elle reprisait des vêtements de Nonot.