«Daignez donner le repos éternel à nos fidèles défunts!»

Dans cette humble voie où, depuis des siècles, la procession avait passé, avec les mêmes rites et les mêmes chants, au milieu de la même terre, les morts précédaient les vivants et se répandaient dans la plaine et sur les collines, par grandes foules silencieuses, invisibles comme des flammes au soleil.

Là-bas, de l’église, venait la prière balancée des cloches. Les fidèles, après avoir cheminé dans les sentiers touffus et sous l’enroulement des verdures, arrivèrent sur un plateau d’où l’on découvrait l’horizon à perte de vue. Des étangs ouvraient, dans des éloignements gris et bleus, des trappes d’argent où se débattait du soleil surpris; et sous le trait brillant de la rivière, se déployaient les rames diversement colorées d’une terre ensemencée de seigle, de blé ou de colza, enflammée, çà et là, par l’ajonc et le genêt en fleur. Alors, les prières latines, l’invocation millénaire qui sortaient de la poitrine d’un homme de ce pays, furent saisies par le vent et poussées dans de divines immensités.

La double file tourna vers le bourg, en se rapprochant et en s’aiguisant; coin vivant dont l’angle aigu était formé par de petits enfants. L’église ouvrait le cœur d’ombre de son ogive, étoilé par les points d’or des cierges qui brûlaient sur l’autel. Ces femmes, mères et veuves, qui fermaient la marche, étaient de ces humbles pleureuses que l’imagier, en ces temps où la foi était en feu, taillait dans la pierre des cathédrales.

Une dernière bénédiction fut donnée des marches de l’autel, et l’église se vida. Aimée, toute remplie encore de cette cheminante prière à travers la campagne, sortit et s’attarda un moment devant le porche. Nonot cachait derrière son dos une touffe de fleurs qu’il avait cueillies.

—Tiens, Mémée, c’est pour toi, dit-il en l’offrant avec une gentille brusquerie.

Elle prit les fleurs et embrassa le petit; puis elle appela Tine et Vone qui babillaient avec des compagnes de leur âge. Mais elle aperçut Clémentine Queyroix, de Lascaud, et courut vers elle.

Clémentine, fille de Queyroix le sabotier, avait grandi avec Aimée, joué avec elle, étudié sur les mêmes bancs d’école. Elle n’était pas jolie, mais sa figure, pleine de franche amitié, avait la fraîcheur d’une pomme rouge et ses yeux étaient d’un bleu limpide. Elle se plaignit gentiment de ne plus voir Aimée à Lascaud.

—Tu ne viens plus chez nous; ça m’ennuie, mais je comprends ça. Je sais toute la besogne que tu fais, ma pauvre. On en est tout étonné dans le pays. Un moment, on avait cru que la Genette serait vendue. Ne m’en veux pas si je te dis ça. Comment peux-tu faire?

—Ce n’est pas si difficile que tu crois. Quand on aime bien, tout s’arrange. Mais à cette heure Lionnou Fansat nous aide, et les mauvais jours, il me semble, sont passés. Nous pourrons nous promener un peu le dimanche et nous en aller cueillir de la bruyère.