Le paysage avait pris une nouvelle gravité; il s’en élevait de plus rudes accents, une force et une couleur issues du soleil qui travaillait avec les hommes. L’herbe s’était assombrie et fortifiée; la pointe des rocs devenait dorée, et la vallée ouvrait un chemin féerique au courant de la rivière où la terre plus belle venait se mirer. L’air à midi avait un tremblement lumineux sur les pièces de blé qui jaunissaient et les tiges pliaient davantage sous le poids du grain. C’était partout une grande nativité; de la chair et du sang pour tous et aussi de l’âme.
Mais tout demeurait simple et le voile du mystère se déchirait sans bruit.
La saison en était à ce point d’or vif d’où l’on peut mesurer la récolte. Avant que s’aiguisent les faux, il y avait encore quelque répit. Les jeudis et les dimanches, Nonot menait tout seul les bêtes dans le pré des Beaux que l’on avait fauché de bonne heure. Il était impayable, quand il portait derrière les vaches la guyade droite, trois fois plus haute que lui, mais bien crâne tout de même, la casquette un peu sur l’oreille, le petit mollet arrondi. Il sifflotait et Brunette en sautant lui touchait l’épaule; il lui parlait en faisant la grosse voix, et elle devenait soumise, humble, comme si le vieux Villard eût commandé.
Ce soir-là, qui était un lundi de la semaine de Saint-Jean, Aimée alla au champ. Elle s’assit sous une sorte de voûte fraîche et verte que formaient de fins noisetiers dans un repli de prairie. Les vaches paissaient tranquillement et la paix de l’air était si grande que l’on entendait le bruit de l’herbe broutée. Brunette avait pris place sur un petit tertre; de là, assise sur son derrière, la queue en rond, les deux pattes de devant jointes, elle se tenait immobile. Seule, sa tête tournait de côté et d’autre, avec des regards vigilants. Dans son poil noir passait l’obscure clarté d’une joie paisible. Aimée n’avait nul besoin d’élever la voix pour commander. Si une vache franchissait le buisson, Brunette d’un bond la ramenait, puis revenait au même endroit, continuer sa garde. Ce sérieux, cette maîtrise émerveillaient toujours Aimée. Elle se souvenait que, parfois, dans les jours qui suivirent le malheur, Brunette avait conduit, gardé et ramené seule le troupeau. Mais sa pensée sortait de ce champ où la lumière s’apaisait.
Depuis que Jacques Lavergne l’avait rencontrée à bicyclette comme elle revenait de la procession des Rogations, Aimée l’avait revu à la faveur de la belle saison. Il l’avait émue par des paroles gentilles et de tendres assiduités. Elle appelait à l’aide de son émotion naissante les jours d’enfance où ils jouaient en sortant de l’école de Rieux. C’était un petit garçon tapageur et malicieux; tirer un bout de natte, pincer une fillette ou glisser dans son panier quelques pierres, c’étaient pour lui jeux naïfs et prétexte à rire longtemps. Elle le revoyait à douze ans, espiègle blondin; puis il était parti à la ville. Dans la paix du soir qui tombait et la fraîcheur des sources invisibles, elle se mit à chanter des airs du pays pour charmer la solitude où parfois passe trop de mystère.
Soudain Brunette bondit et aboya. Aimée, cessant de chanter, vit Jacques Lavergne qui poussait la barrière de bois. Elle fut si troublée qu’elle ne put lui répondre, comme il lui disait:
—Je passais par là, et je ne pensais pas vous découvrir comme un oiseau dans un nid. Je ne vous dérange pas, mademoiselle Aimée?
Et, sans attendre qu’elle parlât, il s’assit sur l’herbe courte en tournant vers elle ses yeux pleins de joie.
—Vous chantiez une jolie chanson ...
—Oui, ça me tient compagnie ...