Là-haut, sur la planche du grenier, les sacs de blé étaient entassés. On avait plié sous la bonne charge du grain. La mère, à vrai dire, ne reprenait pas grand courage, mais au fond d’elle, le chagrin s’était assoupi.
Le soir, on se rassemblait autour de la table de cerisier. Aimée amusait à des jeux rustiques ses petites sœurs et Nonot, ou bien elle inventait et retrouvait de vieilles histoires qui font s’agrandir d’étonnement les yeux des enfants. La mère tricotait. Lionnou faisait des paniers, et dans ses gros doigts, c’était merveille de voir le brin s’assouplir. Après le repas du soir, Aimée récitait la prière où, comme à l’habitude, on demandait à Dieu le pardon, la paix.
XXIV
Septembre coupait dans l’étoffe des belles journées. Le temps des veillées revenait. Lionnou Fansat avait fauché le regain; et les prés encore drus donnaient à manger aux bêtes. Le petit de Brunette était maintenant haut sur pattes et montrait les qualités de sa mère. Aimée avait voulu qu’il se nommât: Fidèle.
Elle ne fréquentait pas les assemblées et les frairies où éclate la joie paysanne. Parfois le souvenir de Jacques l’émouvait furtivement. Elle avait su qu’il était revenu à Rieux pour de brefs congés, mais elle évitait de le rencontrer. Elle avait élevé son cœur dans le ciel de son pays. Il lui était toujours agréable d’aller au champ et de se faire accompagner de Nonot ou de Tine et Vone. Elle s’asseyait sous des arbres roussis par l’automne. Elle trouvait du bonheur dans le silence qui montait de la campagne où elle avait voulu fixer sa vie.
Un soir, suivie de Nonot, elle mena loin les bêtes, dans un pré qui côtoyait la Gartempe. A cet endroit se dressent des rochers noirâtres qui, se recourbant, retiennent beaucoup de mystère. L’arbre s’y convulse et lève des rameaux crispés, près de l’eau qui roule, étranglée et sombre. Là, tout est sauvage et rude; le ciel clair et le soleil même ne peuvent effacer la trace des temps tragiques.
Cette fin de journée était chaude et chargée d’orage. Peu à peu, les nuages s’amoncelèrent et formèrent une voûte noire bientôt déchirée d’éclairs. Un grand vent se leva, rebroussant les feuilles, tordant les arbres et rabotant la rivière.
Aimée voulut revenir à la Genette, mais elle connut vite que c’était impossible. Nonot épouvanté, s’agrippait à sa robe et les bêtes, que Fidèle tentait de rassembler, s’abritaient sous les rochers. Une pluie drue et lourde tomba dans une fumée d’eau qui flottait. Aimée se blottit dans un creux de terrain préservé par des rocs surplombant; elle retenait Nonot contre elle, mais l’averse eut bientôt fait de les tremper. Quand elle vit que l’orage durait, elle ôta son corsage et se dépouilla de son gilet dont elle emmaillota Nonot.
—Mon Dieu, faites que Nonot n’ait pas de mal, priait-elle.
Elle fut prise de frissons et serra les dents pour que Nonot ne vît pas qu’elle grelottait.