En ce temps de Noël le ciel s’éclaira. Les jours étaient d’un bleu glacé, la nuit haute et pure, brillante d’étoiles. Jacques Chabane allait souvent veiller au château d’Argé. Sylvie lui montrait une ardente amitié. Elle s’appuyait à ce garçon qui, dans sa solitude, sans défense, l’avait secourue. Il écoutait avec respect ses moindres paroles, et il se mouvait doucement dans sa vie, attendant l’heure… Cette force qu’elle devinait, elle l’aimait comme un gage de sécurité. Elle ne lui parlait pas de Claude d’Argé, car elle savait qu’il blâmait son départ. Il prenait sur ses genoux Marie-Gabriel à présent guéri, et il l’amusait en riant. Mais Sylvie, il faudrait bien qu’elle lui appartienne un jour. Il s’unirait, ayant franchi tous les obstacles, à cette femme qui portait en elle la grâce et la gloire de plusieurs siècles.

Un soir, il fut mis à une grande épreuve. Elle avait reçu des nouvelles de Claude et il le devina. D’une voix calme, il lui demanda :

— Avez-vous reçu des lettres de M. d’Argé ? Vous l’aimez beaucoup !

— Comment ne l’aimerais-je pas ! s’écria-t-elle, le visage en feu ; l’éloignement, le danger grandissent encore mon amour !

Longtemps, elle dit pourquoi elle admirait Claude et l’aimait, sans voir, emportée par sa passion, la figure contractée de celui qui l’écoutait. Si elle avait pu prêter attention au regard de Jacques tandis qu’elle parlait, elle se fût arrêtée soudain. Quand elle se tut, il repoussa l’enfant, comme s’il le brûlait tout à coup, et il baissait les yeux. Puis il se mit à sourire, murant sa colère, et il changea doucement le cours de la conversation. Ce soir, elle accepta de chanter un air de Rameau, au clavecin si longtemps fermé.


Triste fête de Noël que celle de 1792 ! Les fidèles que rassemblait l’abbé Broussel entendirent la messe de minuit dans le grenier de La Fourcade, tout paré de branches de sapin et de houx. Les cloches sonnaient au fond du ciel et ne descendaient plus sur la terre. En ce temps où l’Enfant divin apporte la puissance et la paix, le pays était plein de guerre. Les anges s’enfuyaient dans les hauteurs. On égorgea quelques volailles ; on bourra de leur sang les petits boyaux des cochons, le cidre coula dans les gobelets, mais on ne voyait pas le rire de l’étoile au sommet des airs. Et la chair est triste, abandonnée à son poids et sans lumière.

Jacques Chabane veilla cette nuit. Il n’entendait pas son père qui chantait des refrains gaulois au coin du feu, tandis que la mère contait à Hubert et Jean de vieilles légendes limousines. Il lut, comme autrefois, l’Évangile, quelques pages du Contrat social. Puis il songea. Il devait être mécontent de soi-même. Sylvie était une femme adorable, mais lui, il avait montré trop de faiblesse ; elle aimait son mari, elle osait l’aimer quand il perçait le sein de la patrie ! Mais elle n’était pas coupable, ignorant les vertus de la révolution. Bonne et pure, elle ne voyait pas le crime de Claude d’Argé… Cet homme qui ne craignait pas d’abandonner un ange et un fable enfant ! Ah ! Sylvie, qui la délivrerait ? Son amour était misérable. Il vaudrait mieux qu’elle mourût ou qu’elle brisât ces liens… Elle ne le pouvait et, pourtant, il le fallait.

Elle avait reçu des nouvelles de Claude ; malgré la distance, il exerçait sur elle une influence coupable. Peut-être même rôdait-il dans la province pour conspirer contre la nation et perdre Sylvie avec lui. Et la vrille du soupçon tournait.