Il a lu sur la lettre
De l’Ysabeau
Qu’elle avait jeûné le carême,
Les Quatre-Temps,
Et qu’elle était une sainte
Au Paradis.
Simon voyait dans les yeux de Claire le rayon des larmes retenues, un tremblement de rosée sur cette fleur de chanson.
VI
Le temps était brumeux le matin; vers midi, le ciel s’éclairait. Les pentes de la vallée montraient, par places, un pelage violacé, coupé de la fusée des genêts verts. Des gouttes d’eau s’allumaient, faisant de petits battements de couleurs. Entre des pierres, le chardon nain, devenu sec, avec sa houppe de coton jaune, paraissait en vieil argent. Une pluie de chatons dorés tombait des branches fines du noisetier sauvage. Une sorte de vapeur, comme d’un brasier secret, glissait sur des taillis de chênes cendrés. La rivière se mouchetait de soleil; un grand travail de lumière l’agitait d’incessantes reprises de rayons. Des ombres passaient, des souffles étranges sur une glace sans tain; mais au-dessus des ronciers séchés, de la fougère morte, quelques durs bosquets de houx, en pointes de lance, aspiraient l’essence du jour par toutes leurs feuilles armées; ils ne cessaient de flamboyer et de s’éteindre, selon la course des nuages.
Jacquier et Jeannette balayaient les prés, ils entassaient les broussailles mortes et les brindilles pour les brûler. Çà et là montait l’épaisse fumée de ces brasiers que le vent rabattait. Vers trois heures elle se mêlait au brouillard qui s’élevait de la vallée. Soudain tout sentier semblait coupé, l’horizon glissait comme un nœud coulant où la terre se repliait. Les arbres proches, sur une brume opaque, n’étaient plus que des traces sombres, de mystérieux frottements. Jeannette et Jacquier revenaient à la maison; Tant-Belle les suivait en secouant sa fourrure givrée. Malgré le froid, Claire descendait le chemin de la vallée, traversait le pont de Chanaud pour venir au-devant de Simon. Dès qu’elle l’avait rencontré, elle remontait autour du cou de l’enfant le cache-nez chaud. Tous les deux, ils regagnaient en silence les Ages, assez heureux de faire route ensemble.
Mme Lautier annonça dès la veille son arrivée par une carte-lettre. Claire avait demandé pour Simon quelques jours de congé. Elle l’éveilla de bonne heure, car Mme Lautier arriverait le matin par le train de huit heures et le chemin était long des Ages à la station de Bonnal. Elle s’habilla, au clair de la lampe, de son vêtement des jours de fête. Simon ne disait que peu de paroles, tandis qu’elle s’empressait autour de lui. Il cachait une sorte de peur mêlée à une grande curiosité; et il restait grave, sentant bien que cette journée était pleine d’inconnu.
Claire se couvrit d’une cape, et coiffant Simon d’un béret de drap, elle le fit monter près d’elle dans le charreton mené par l’âne que Jacquier appelait «Tournebroche». Il était très vieux, très roussi, avec un ventre énorme; on ne faisait appel à ses services qu’en de rares occasions. Mené par lui, on était sûr de cheminer bien plus lentement qu’à pied. Mais il y aurait sans doute quelques bagages à porter. Jacquier grogna:
—Au revoir, pauvre demoiselle.
Le jour se leva; les brumes devenaient blanches vers l’Est. Claire, dans le sentier pierreux, rassembla les rênes pour empêcher l’âne de buter. Elle aurait voulu parler, pleurer, rire; mais quelque chose lui barrait la gorge. Simon s’appuyait sur elle, plein de trouble. Il fallut une bonne heure pour arriver à la station de Bonnal. Claire se sentait prise d’un grand froid. La garde-barrière la fit entrer dans sa maisonnette pour qu’elle se chauffât. Et elle posait maintes questions auxquelles Mlle Lautier répondait en hâte:
—Oui, nous attendons la mère du petit. J’ai été contente de l’aider en élevant Simon. Elle pouvait le garder auprès d’elle, mais il n’est pas fort et l’air de la campagne est excellent.