XV

Le blé fut rentré en bonnes conditions et entassé sur la barge en attendant les battaisons. En ce pays qui est divisé par des haies où s’élèvent des chênes tailladés, la terre apparaissait dans sa nudité, avec ses vallonnements, ses plateaux, où les miroirs d’eau faisaient leur lueur, selon le jour. Sur les champs desséchés et comme roussis, la bruyère, les genêts croisaient leurs couleurs; les châtaigneraies en fleurs formaient au loin de hautes grappes d’or vert. L’air était plus lourd, mais aux heures torrides le vent portait un souffle de source.

Claire, cette année, ne pouvait prendre un repos bien gagné. Son cœur, qu’elle avait étouffé de travail, lui faisait de nouveau sentir tout son poids. Depuis longtemps Louise n’avait pas écrit, et Simon s’en inquiétait.

Un matin d’août, le facteur apporta une lettre où Claire reconnut l’écriture de Mme Lautier. Elle était seule au logis, Jeannette et Jacquier besognaient aux champs. Elle n’osait déchirer l’enveloppe et ses mains tremblaient. Elle murmura:

—Je perds la raison...

Elle alla dans sa chambre dont elle verrouilla la porte. Elle put lire enfin la lettre. Louise Lautier lui apprenait que son ami avait décidé de l’épouser. Il acceptait que Simon vécût près d’eux; il le regarderait un peu comme son fils. C’était elle qui l’avait exigé.

Claire vint s’asseoir à la fenêtre; elle regardait un point fixe qui, peu à peu, s’effaça en une sorte de brouillard. Elle laissa tomber sa tête trop lourde dans ses poings fermés. C’était en elle comme un trou brusquement ouvert où tournait sa pensée. Elle releva le front; une ardeur creusait ses yeux; elle respirait avec peine et elle appuyait ses mains sur ses genoux, tandis que la lettre avait glissé à ses pieds. Elle resta quelque temps ainsi. Soudain elle s’agenouilla, tout d’un élan, devant le portrait du capitaine Lautier.

—Mon frère, viens à mon secours, celui qui t’a pris ta femme va te voler ton enfant. Il le touchera de ses mains, celui qui t’a frappé dans le dos, quand tu étais là -bas. Mon frère, tu me vois, à cette heure, comme cela, toute broyée. Tu ne permettras pas que s’accomplissent ces choses.

Elle se mit debout, harassée. Il y avait autour d’elle un silence extraordinaire, si fort, si cruel qu’elle eût voulu le chasser en criant pendant des jours et des nuits.

Elle ramassa la lettre afin de la lire jusqu’au bout. Louise Lautier viendrait chercher Simon dès l’automne. Le mariage se ferait au commencement de l’hiver. Tout était prêt. Simon serait riche. Ils mèneraient tous les deux une vie très heureuse. Et Claire, on ne pourrait jamais l’oublier. On pensait bien qu’elle irait à Paris pour cette fête qui aurait lieu dans une grande église. Il y aurait des monceaux de fleurs, des chants magnifiques, et l’on mangerait les mets les plus succulents, arrosés de vins fameux. Louise commanderait pour Claire une robe de soie comme on n’en voit pas à Bonnal.