Elle releva dans ses bras l’enfant et, comme il allait pleurer, elle se mit à sourire et elle s’écria:

—C’est aujourd’hui la fête des Saints et il ne faut pas pleurer.

XXI

Le jour des Morts, Claire vint à Bonnal avec Simon. Toujours la même faiblesse la tenait. Elle avait fait un dur effort pour assister à la messe. Elle s’était privée de la communion, ne pouvant à jeun accomplir le chemin qui maintenant lui paraissait si long.

Sur la place, les gens de campagne étaient rassemblés. L’église, à peu près vide pendant les offices de l’année, se remplissait, en ce jour, d’une foule qui débordait le parvis. Après le Libera chanté au cimetière par un soir de bruine, les fidèles allèrent se courber sur leurs tombes de famille. Le buis des Rameaux, aux mains de femmes enveloppées de cape noire, répandit sur les pierres funèbres l’eau bénite. Les jeunes gens de ce pays que les souffles de ce temps avaient désemparés, les garçons en veston de ville, les filles en robes courtes et coiffées de petits chapeaux à la mode écoutaient en ce moment le vent du mystère. Demain, ils oublieraient, jusqu’à ce que la mort parût sur le seuil de leurs maisons. Quelques années avaient suffi à changer leurs vêtements, alors qu’un demi-siècle ne l’aurait pu; mais aujourd’hui ne les retenait au passé que le souvenir des défunts. Beaucoup voyaient encore le visage qu’ils montraient pendant leur vie, penchés sur leur berceau d’enfant, au chant d’une bonne vieille chanson. Dans le grand trouble et le tourment de l’époque, il semblait qu’il n’y eût plus guère, sur les horizons de l’âme, que la lanterne des morts où brûlait la sombre flamme inextinguible.

Claire mangea à midi chez des parents; elle n’aurait pas eu la force de regagner les Ages après la messe et de revenir au cimetière où le prêtre, après l’ornement d’or, revêt la lourde chape noire. Ceux qui la connaissaient, la regardaient avec étonnement. De braves gens, qui ne savent pas déguiser leur pensée, lui dirent en face:

—C’est toi, Claire des Ages. Tu aurais mieux fait de ne pas venir. Tu as donné tes couleurs au petit.

Le jour tombait, dans une pluie silencieuse; elle prit le chemin des Ages. Simon entendait le souffle rauque de sa respiration. Au pont de Chanaud, elle s’arrêta; son cœur battait vite, comme si elle avait couru. Simon la vit blêmir:

—Je voudrais pouvoir te porter, maman Claire. Quand je serai grand, je le pourrai.

Elle ne répondit pas et vint s’asseoir sur la rampe du pont. Elle dit enfin: