Jacquier acheta à la foire de Bellac un mulet et une carriole. Il vendit le vieil âne, dit Tournebroche, à une marchande de légumes qui habitait à Villemonteil. Elle le paya un bon prix. A défaut de vigueur, il avait beaucoup de sagesse.

Jeannette et la petite servante faisaient tant bien que mal la besogne, Claire ne s’en inquiétait pas. Elle possédait assez de terres et d’argent. Ce beau domaine des Ages avait toujours appartenu, de mémoire d’homme, aux Lautier qui faisaient figure de bourgeois campagnards. Aujourd’hui, il valait au moins cent mille bons francs. Depuis qu’elle avait cessé de travailler, Claire se demandait où iraient ces champs pleins de la force de sa maison, si elle venait à mourir. A présent, elle pensait paisiblement à la mort, à ce royaume où ceux qu’elle aimait attendaient l’éveil.

Un soir de la mi-novembre, elle fit atteler le mulet. Conduite par Jacquier, la voiture eut bientôt fait d’atteindre Bonnal et de s’arrêter à la porte de M. Vantaud, notaire de campagne, qui gardait dans ses archives les actes de la famille Lautier. Elle portait, dans un sac à main, un testament en bonne et due forme où elle faisait de Simon, lorsqu’il aurait atteint sa majorité, son légataire universel, avec la condition expresse que le domaine des Ages ne pourrait être vendu.

M. Vantaud, petit homme aux cheveux blanchis, plein de courtoisie et de bonhomie rustique, invita Claire à se reposer au salon, mais elle avait hâte de revenir aux Ages. Jacquier l’attendait sur le seuil, les rênes en main. Elle prit place dans la carriole. Comme il était quatre heures du soir, les enfants qui habitaient loin du bourg sortaient de l’école. Claire appela Simon. Il monta sur le banc, tout près d’elle. Il se mit à parler des travaux et des jeux de sa classe. Maintenant ses camarades étaient bien gentils et ne le faisaient plus souffrir. La voiture gagna au trot le pont de Chanaud. Claire écoutait l’enfant et s’appuyait un peu sur lui.

—Parle, toi aussi, demanda Simon, tandis que le mulet soufflait dans la côte.

Il tombait une bruine qui vernissait les feuilles mortes. Il y avait à l’Ouest des troupes de nuages noirs qui attendaient que le vent se levât pour reprendre leur marche monotone. C’était le temps de la chasse volante et du cavalier ténébreux, dont on parle autour des cheminées, au temps des veillées. On entendait vers la mi-nuit un ronflement de naseaux et le battement sourd des sabots qui brillaient quand la lune paraissait.

La voiture entra dans la cour, et Jeannette présenta à Claire une lettre que le facteur avait portée aux Ages, pendant son absence. Elle eut à peine besoin de regarder l’adresse. Simon alla faire ses devoirs sur la table de la cuisine. Elle savait bien ce que lui apportait cette enveloppe. Elle lut d’un trait toute la lettre. Louise Lautier arriverait aux Ages après-demain 20 novembre, et, cette fois, elle emmènerait Simon à Paris. Claire se roidit; plusieurs fois, elle murmura:

—Viens à mon secours, mon frère. Que je sois courageuse comme toi.

Puis, le visage calme, elle s’approcha de Simon qui penchait sa tête en écrivant, et dit, sans une brisure dans la voix:

—C’est la dernière fois que tu travailleras ici. Ta maman va venir et te conduira avec elle à Paris. Tu feras un grand voyage, mais tu ne m’oublieras pas. Je garderai ce cahier où tu écris.