Simon revit par le souvenir sa mère si belle, si gracieuse, comme si elle était déjà près de lui. Il leva vers Claire son front où s’ébouriffaient ses cheveux blonds.
—Il faudra que tu viennes avec nous.
—Je serai toujours avec toi, mon petit. Ne travaille pas ce soir. Je ferai prévenir M. Salvat que tu quittes l’école. Moi, je garde ces livres, ces cahiers. On t’en achètera d’autres là -bas. Tu veux bien me les donner? Va te chauffer au coin du feu. Tu n’auras pas un feu comme celui-là , là -bas.
Il noua ses bras au cou de sa tante:
—Laisse-moi, Simon. Je n’ai pas enlevé mon chapeau. Je vais revenir.
Elle alla dans sa chambre, d’un pas lourd, comme si elle saignait en dedans.
Puis, de ses mains qui tremblaient, elle chercha dans la commode la boîte où était enfermée la photographie jaunie de Jacques Renaud, celui qu’elle n’avait pu aimer sur la terre et qui était parti plus loin que les collines de ce pays, très loin, dans le ciel. Elle y glissa les livres et les cahiers de Simon. Cela fait, elle se tourna vers le portrait du capitaine Lautier, silencieuse, la figure brûlante et sans larmes, comme si elle attendait une réponse qui arrivait dans l’ombre, à travers des espaces sacrés.
XXIII
Le 20 novembre, dès le point du jour, Claire éveilla Simon. Il revêtit son habit des jours de fête que, la veille, elle avait repassé. Dans la pochette de la veste, elle glissa un mouchoir de fine toile. Elle posa sur la chère petite tête le béret de drap. Jacquier attela le mulet et il releva la capote, car le temps était à la pluie. Il poussait des jurons étouffés et il avait l’air de mâcher quelque chose de bien amer. Quand tout fut prêt, Simon vint s’asseoir sur le banc. Il ne disait rien, encore tout ensommeillé, partagé entre l’attrait si fort de l’inconnu et ce grand regret qui rôdait autour de la maison. Jacquier monta dans la voiture. Claire se tenait sur le pas de la porte; le vent pluvieux mouillait sa figure pâlie, ses cheveux gris, sans qu’elle parût s’en soucier. Soudain elle courut chercher une couverture et recommanda à Jacquier d’en bien couvrir Simon.
La voiture se mit en marche, dans le jour qui se levait; Claire se hâta de rentrer dans la salle. Elle s’étonnait de se sentir plus forte. Aidée de Jeannette et de la petite servante, elle prépara les déjeuners, apprêta le lit dans la chambre où Louise coucherait avec Simon. Elle mit tout en ordre comme si elle allait recevoir un hôte extraordinaire. Elle frotta d’un chiffon de laine les armoires de cerisier, l’horloge qui marquait des minutes dont le battement scandait tant de mystère. Sur la table, elle étendit une nappe blanche fleurant la lavande. Elle y posa de belles tasses de Limoges pour y verser le chocolat au lait, car Louise Lautier n’aimait guère la soupe. Là , elle partagerait, pour la dernière fois peut-être, le pain des Ages avec l’enfant. Les moindres choses prenaient une gravité, un poids nouveau, comme si elles rendaient, en ce moment, tant de vie secrète qui les avait pénétrées en silence, depuis des années.