XXIV
Le soir de l’arrivée de Louise, Claire Lautier prépara son lit dans une chambre qui n’était jamais habitée. Peu de temps avant sa mort, le capitaine Lautier y avait couché deux nuits, le temps d’une brève permission. Jeannette alluma du feu afin de combattre l’humidité de la saison. Claire veilla tard dans la nuit. Près d’elle, le linge et les vêtements de Simon étaient entassés. Elle les tria avec soin; il y avait des bonnets d’enfant dont elle coiffait un moment son poing fermé. Elle les approchait de ses yeux et la blancheur du berceau remontait dans son cœur, le remuait de ses balancements. Puis, c’étaient des robes courtes comme en peuvent porter de grandes poupées, maintes choses brodées, à peine usées, l’enfance étant un effleurement. Tout cela, dans le silence, prenait la couleur des jours qui ne reviendraient plus.
Elle plia dans une malle d’osier les vêtements que Simon pouvait encore porter. Sous la lampe, elle fit quelques reprises. Le linge était blanc et fin, les habits sans taches, dans leurs plis. Quand elle eut tout rangé, avec les gestes lents du suprême amour, elle plaça près du couvercle les jouets que Simon avait taillés dans le bois, la charrette, les bœufs articulés, des sifflets creusés dans une branchette de châtaignier. Elle referma la malle; ses yeux se voilaient; ils n’étaient plus tournés que vers une blessure qui saignait tout au fond d’elle, dans l’ombre. Une grande force la tenait en éveil. Elle murmura, ayant prié un moment, et ne pouvant encore se coucher:
—Laisseras-tu faire cela, mon frère? Que ton enfant vive près de cet homme? Écoute-moi. Tu es là . J’avais ma vie... Je l’ai donnée, mais je donnerais mon dernier soupir pour que cela n’arrivât pas.
Minuit sonna. On entendait le tournoiement de la pluie sous le vent d’Ouest. Claire ouvrit la porte avec une immense espérance, et, dans le couloir, où coulait le rayon faible de la lampe, elle appela:
—Mon frère, mon frère...
Il lui parut qu’un souffle l’avait touchée.
Elle se coucha et ne s’endormit qu’au petit jour. Quand elle s’éveilla, le vent ne s’était pas apaisé, mais il venait maintenant du Nord et il écrasait contre les vitres de la fenêtre des grêlons et une sorte de neige pourrie. Claire se leva et s’habilla en hâte.
Dans la salle, Simon se chauffait près du feu et Louise apprêtait le déjeuner du matin. Elle avait revêtu une sorte de peignoir qui faisait s’écarquiller les yeux de Jacquier. Il ne put se tenir de grogner:
—Les belettes ne vous mordront pas.