Claire s’appuyait sur le vaisselier; elle caressait de la main le front de Simon, sans pouvoir parler.

—Tu viendras avec nous, maman Claire?

Il avait envie de pleurer; Louise embrassa Claire Lautier:

—Si vous ne pouvez quitter les Ages, c’est nous qui viendrons vous voir au printemps, sans faute.

—Je vous remercie, dit Claire.

Alors Louise la considéra avec attention; pour la première fois, dans un éclair, le cœur profond de cette femme lui apparut. Elle fut prise d’une sorte d’effroi, ouvrit la porte. Jacquier avait allumé la lanterne de la voiture et rabattu la capote. Il alla chercher la malle de Simon; il la chargea à l’arrière, près des valises de cuir, et il grondait:

—Pourquoi s’en va-t-il? C’est bien malheureux.

Claire s’appuyait toujours sur le vaisselier; elle vit Simon et Louise monter dans la voiture qui était arrêtée près de la porte. La pluie, mêlée de glace, s’écrasait sur la pierre du seuil. Claire entendit Louise et l’enfant qui criaient: «Au revoir!» Elle voulut répondre, mais un tremblement de tout son corps l’agita et elle avait les dents serrées.

La voiture tourna dans la cour et s’en alla. Jeannette, qui avait voulu embrasser une dernière fois Simon, rentra et, voyant que sa maîtresse semblait prise d’un grand froid, elle jeta des bûches dans le feu pour qu’elle vînt se chauffer.

A ce moment, Claire ouvrit la porte que Jeannette avait fermée. Comme la servante la prenait par le bras en criant que c’était folie de rester là , par ce temps, elle la repoussa avec violence. Dans les demi-ténèbres, une flamme tournait devant ses yeux fixes. Elle se mit à pleurer en silence, et nul sanglot ne la secouait. Elle prêtait l’oreille, cherchant à entendre le bruit de la voiture qui s’éloignait, mais la rumeur du vent et celle de l’eau ne cessaient de gronder. Quelque temps encore elle resta ainsi, et ses regards suivaient l’enfant qui s’éloignait dans la nuit. Puis son cœur emplit toute sa poitrine, monta dans sa gorge, l’embrasa; il n’y eut plus en elle qu’un grand battement. Tout à coup elle se rua au dehors, courut dans le chemin, pleine de feu, acharnée; elle ne sentait pas la pluie glacée qui traversait ses vêtements. Une sorte de neige fondue se mêlait à la sueur qui roulait sur son visage. Comme elle atteignait le pont de Chanaud, elle tomba, se releva, reprit sa course et elle criait, haletante, dans le vent: