[38] Quelques-uns se dispensent de recherches personnelles en s’adressant aux fonctionnaires chargés de l’administration des dépôts de documents ; ce sont alors ces fonctionnaires qui font, à la place du public, les recherches indispensables. Cf. Bouvard et Pécuchet, p. 158. Bouvard et Pécuchet se proposent d’écrire la vie du duc d’Angoulême ; à cet effet, « ils résolurent de passer quinze jours à la bibliothèque municipale de Caen pour y faire des recherches. Le bibliothécaire mit à leur disposition des histoires générales et des brochures… ».

[39] Ces considérations ont été déjà présentées et développées dans la Revue universitaire, 1894, I, p. 321 et suiv.

S’il était dans la nature des choses que la recherche des documents historiques, dans les dépôts publics, fût nécessairement aussi laborieuse qu’elle l’est encore, on s’y résignerait : personne ne s’avise de regretter les dépenses inévitables de temps et de travail que coûtent les fouilles archéologiques, quels qu’en soient les résultats. Mais l’imperfection des instruments modernes de l’Heuristique n’a rien de nécessaire. Aux derniers siècles, la situation était bien pire ; rien ne s’oppose à ce qu’un jour elle soit tout à fait bonne. — Nous sommes amenés ainsi, après avoir parlé des causes et des conséquences, à dire un mot des remèdes.

Sous nos yeux, l’outillage de l’Heuristique se perfectionne continuellement, par deux voies. Chaque année augmente le nombre des inventaires descriptifs d’archives, de bibliothèques et de musées, dressés par les soins des fonctionnaires de ces établissements. D’un autre côté, de puissantes Sociétés scientifiques entretiennent des travailleurs experts à cataloguer les documents, qui se transportent successivement dans tous les dépôts, pour y relever tous les documents d’une certaine espèce, ou relatifs au même sujet : c’est ainsi que la Société des Bollandistes fait exécuter par ses missionnaires, dans diverses bibliothèques, un Catalogue général des documents hagiographiques, et l’Académie impériale de Vienne un Catalogue des monuments de la littérature patristique. La Société des Monumenta Germaniae historica a institué depuis longtemps de vastes enquêtes du même genre ; ce sont de pareilles enquêtes dans les musées et les bibliothèques de l’Europe entière qui naguère ont rendu possible la fabrication du Corpus inscriptionum latinarum. Enfin plusieurs Gouvernements ont pris l’initiative d’envoyer à l’étranger des personnes chargées d’inventorier, pour leur compte, les documents qui les intéressent : c’est ainsi que l’Angleterre, les Pays-Bas, la Suisse, les États-Unis, etc., accordent des subventions régulières à leurs agents qui inventorient et transcrivent, dans les grands dépôts de l’Europe, les documents qui concernent l’histoire de l’Angleterre, des Pays-bas, de la Suisse, des États-Unis[40], etc. — Avec quelle célérité et quelle perfection ces utiles travaux peuvent être conduits aujourd’hui, pourvu que, dès l’origine, une sage méthode ait été adoptée, et pourvu que l’on dispose, en même temps que de quelque argent pour le rétribuer, d’un personnel compétent, convenablement dirigé, l’histoire du Catalogue général des manuscrits des bibliothèques publiques de France le montre : commencé en 1885, cet excellent Catalogue descriptif compte en 1897 près de cinquante volumes et sera bientôt terminé. Le Corpus inscriptionum latinarum aura été exécuté en moins de cinquante années. Les résultats obtenus par les Bollandistes et par l’Académie impériale de Vienne ne sont pas moins concluants. Il suffit sûrement, désormais, d’y mettre le prix pour doter à bref délai les études historiques des instruments de recherche indispensables. La méthode pour les faire est, en effet, fixée, et un personnel exercé serait aisément recruté. — Ce personnel serait évidemment composé en grande partie d’archivistes et de bibliothécaires de profession, mais aussi des travailleurs libres qui ont une vocation décidée pour la fabrication des catalogues et des tables de catalogues. Ces travailleurs-là sont plus nombreux que l’on serait porté à le croire, au premier abord. Non pas que cataloguer soit facile : cela exige de la patience, l’attention la plus scrupuleuse et l’érudition la plus variée ; mais beaucoup d’esprits se plaisent à des besognes qui comme celle-là, sont à la fois précises, susceptibles d’être faites d’une manière achevée et manifestement utiles. Dans la grande famille, si différenciée, de ceux qui travaillent au progrès des études historiques, les faiseurs de catalogues descriptifs et d’index forment une section à part. Comme c’est naturel, ils acquièrent dans l’exercice de leur art, lorsqu’ils s’y livrent exclusivement, une extrême dextérité.

[40] On sait que, depuis que les Archives du Saint-Siège sont ouvertes, plusieurs Gouvernements et plusieurs Sociétés savantes ont créé à Rome des Instituts dont les membres sont, pour la plupart, occupés à inventorier et à faire connaître les documents de ces Archives, concurremment avec les fonctionnaires du Vatican. L’École française de Rome, l’Institut autrichien, l’Institut prussien, la Mission polonaise, l’Institut de la « Gœrresgesellschaft », des savants belges, danois, espagnols, portugais, russes, etc., ont exécuté et exécutent dans les Archives du Vatican des travaux d’inventaire considérables.

En attendant que la convenance et l’opportunité de pousser vivement, dans tous les pays, l’inventaire général des documents historiques soient clairement conçues, un palliatif est indiqué : il faut que les érudits et les historiens, surtout les débutants, soient exactement informés de l’état des instruments de recherche qui sont à leur disposition, et tenus régulièrement au courant des améliorations de l’outillage. — Pour cela, on s’est fié longtemps à l’expérience, au hasard ; mais les connaissances empiriques, outre que, comme il a été dit, elles ne s’acquièrent qu’à grands frais, sont presque toujours imparfaites. — On a entrepris récemment de dresser des répertoires, raisonnés et critiques, des inventaires qui existent, des catalogues de catalogues. Peu d’entreprises bibliographiques ont sans doute, au même degré que celle-là, un caractère d’utilité générale.

Mais les érudits et les historiens ont souvent besoin d’avoir, au sujet des documents, des renseignements que les inventaires et les catalogues descriptifs ne leur fournissent pas d’ordinaire ; de savoir, par exemple, si tel document est connu ou non, s’il a déjà été critiqué, commenté, utilisé[41]. Ces renseignements, ils ne les trouveront que dans les ouvrages des érudits et des historiens antérieurs. Pour avoir connaissance de ces ouvrages, il faut recourir aux « répertoires bibliographiques » proprement dits, de toutes formes, composés à des points de vue très divers, qui en ont été publiés. Les répertoires bibliographiques de la littérature historique doivent donc être considérés, aussi bien que les répertoires d’inventaires de documents originaux, comme des instruments indispensables de l’Heuristique.

[41] Les catalogues de documents mentionnent quelquefois, mais non pas toujours, le fait que tel document a été publié, critiqué, utilisé. La règle généralement admise est que le rédacteur mentionne les circonstances de ce genre quand il en a connaissance, sans s’imposer l’énorme tâche de s’en informer toutes les fois qu’il ignore ce qu’il en est.

Donner la liste raisonnée de tous ces répertoires (répertoires d’inventaires, répertoires bibliographiques proprement dits) avec les avertissements convenables, afin de faire faire au public studieux des économies de temps et d’erreurs, est l’objet de ce qu’il est légitime d’appeler, si l’on veut, la « Science des répertoires » ou « Bibliographique historique ». M. E. Bernheim en a publié une première esquisse[42], que nous avons essayé d’agrandir[43]. L’esquisse agrandie est datée d’avril 1896 : de nombreuses additions, sans parler des retouches, y seraient déjà nécessaires, car l’outillage bibliographique des sciences historiques se renouvelle, en ce moment, avec une rapidité surprenante. Un livre sur les répertoires à l’usage des érudits et des historiens est, en règle générale, vieilli dès le lendemain du jour où il a été achevé.

[42] E. Bernheim, Lehrbuch der historischen Methode, p. 196-202.