[32] Ce sont quelquefois les plus considérables, dont la masse effraye ; on entreprend plus volontiers l’inventaire des petits fonds qui n’exige pas tant de peines. C’est pour la même raison que l’on a publié beaucoup de cartulaires insignifiants, mais courts, tandis que plusieurs cartulaires de premier ordre, mais volumineux, sont encore inédits.

Cet état de choses est très fâcheux. En effet, les documents que renferment les dépôts et les fonds qui ne sont pas inventoriés sont vraiment comme s’ils n’étaient pas pour tous les travailleurs qui n’ont point le loisir de dépouiller eux-mêmes, d’un bout à l’autre, ces dépôts et ces fonds. Nous avons dit : pas de documents, pas d’histoire. Mais pas de bons inventaires descriptifs des dépôts de documents, cela équivaut, en pratique, à l’impossibilité de connaître l’existence des documents autrement que par hasard. Disons donc que les progrès de l’histoire dépendent en grande partie des progrès de l’inventaire général des documents historiques, qui est encore aujourd’hui fragmentaire et imparfait. — Aussi bien, tout le monde est d’accord sur ce point. Le P. Bernard de Montfaucon considérait sa Bibliotheca bibliotecarum manuscriptorum nova, un recueil de catalogues de bibliothèques, comme « l’ouvrage le plus utile et le plus intéressant qu’il eût fait en sa vie[33] ». « Dans l’état actuel de la science, écrivait E. Renan en 1848[34], il n’y a pas de travail plus urgent qu’un catalogue critique des manuscrits des diverses bibliothèques… Voilà, en apparence, une besogne bien humble ;… et pourtant les recherches érudites seront entravées et incomplètes jusqu’à ce que ce travail soit fait d’une manière définitive. » « Nous aurions de meilleurs livres sur notre ancienne littérature, dit M. P. Meyer[35], si les prédécesseurs de M. Delisle [comme administrateur de la Bibliothèque nationale de Paris] avaient apporté la même ardeur et la même diligence à inventorier les richesses confiées à leurs soins. »

[33] Voir son autobibliographie, publiée par E. de Broglie, Bernard de Montfaucon et les Bernardins, II (Paris, 1891, in-8), p. 323.

[34] E. Renan, l’Avenir de la science, p. 217.

[35] Romania, XXI (1892), p. 625.

Il importe d’indiquer, en peu de mots, les causes et de préciser les conséquences d’une situation que l’on déplore depuis qu’il y a des érudits, et qui s’améliore, mais lentement.

« Je vous affirme, disait E. Renan[36], que les quelques cent mille francs qu’un ministre de l’Instruction publique y affecterait [à la confection d’inventaires] seraient mieux employés que les trois quarts de ceux que l’on consacre aux lettres. » Il ne s’est rencontré que rarement, aussi bien à l’étranger qu’en France, des ministres convaincus de cette vérité, et assez décidés pour se conduire en conséquence. Il n’a pas, d’ailleurs, toujours été vrai que, pour procurer de bons inventaires, il soit suffisant, comme il est nécessaire, de faire des sacrifices d’argent : les meilleures méthodes à employer pour la description des documents n’ont été assurées que récemment ; le recrutement de travailleurs compétents, qui n’offrirait pas aujourd’hui de grandes difficultés, eût été très malaisé et hasardeux, à l’époque où les travailleurs compétents étaient plus rares. — Mais passons sur les obstacles matériels : manque d’argent et manque d’hommes. Une cause d’un autre ordre n’a pas été sans action. — Les fonctionnaires chargés d’administrer les dépôts de documents n’ont pas toujours montré autant de zèle qu’ils en montrent maintenant pour en faire connaître les ressources par des inventaires corrects. Dresser des inventaires (comme on les dresse de nos jours, à la fois très exacts et sommaires) est une besogne pénible, très pénible, sans joie comme sans récompense. Plus d’un, vivant, à cause de ses fonctions, au milieu des documents, libre de les consulter à toute heure, beaucoup mieux placé que le public, en l’absence de tout inventaire, pour faire des dépouillements, et, au cours de ces dépouillements, des découvertes, plus d’un a préféré travailler pour lui plutôt que pour autrui, et fait passer la fastidieuse rédaction d’un catalogue après ses recherches personnelles. Qui est-ce qui, de nos jours, a découvert, publié, commenté le plus grand nombre de documents ? Ce sont les fonctionnaires attachés aux dépôts de documents. L’avancement de l’inventaire général des documents historiques en a été, sans doute, retardé. Il s’est trouvé que ceux-là précisément étaient le mieux en mesure de se passer d’inventaires dont le devoir professionnel était d’en faire.

[36] A l’endroit cité.

Les conséquences de l’imperfection des inventaires descriptifs sont dignes d’attention. — D’une part, on n’est jamais certain d’avoir épuisé toutes les sources d’information : qui sait ce que tiennent en réserve les dépôts et les fonds non catalogués[37] ? D’autre part, on est obligé, pour se procurer autant d’informations que possible, d’avoir une connaissance approfondie des ressources que fournit la littérature actuelle de l’Heuristique, et de consacrer beaucoup de temps aux recherches préliminaires. — En fait, quiconque se propose de recueillir des documents pour traiter un point d’histoire, commence par consulter les répertoires et les inventaires[38]. Les novices procèdent à cette opération capitale avec une maladresse, une lenteur et des efforts qui excitent chez les personnes expérimentées, suivant leur tempérament, le sourire ou la compassion. Ceux qui sourient en voyant les novices patauger, et peiner, et perdre du temps à se débrouiller au milieu des inventaires, en négliger de précieux et en dépouiller d’inutiles, se disent qu’eux-mêmes ont passé jadis par des épreuves analogues : chacun son tour. Ceux qui voient avec regret ce gaspillage de temps et de forces pensent que, s’il est, jusqu’à un certain point, inévitable, il n’a rien de bienfaisant : ils se demandent s’il n’y aurait pas moyen de rendre un peu moins rude cet apprentissage de l’Heuristique, qui, naguère, leur a coûté si cher. Est-ce que, d’ailleurs, par elles-mêmes, dans l’état présent de l’outillage, les recherches ne sont pas bien assez difficiles, quelle que soit l’expérience des chercheurs ? Il y a des érudits et des historiens qui dépensent, en recherches matérielles, le plus clair de leur activité. Certains travaux, relatifs principalement à l’histoire du moyen âge et à l’histoire moderne (car les documents de l’histoire ancienne, moins nombreux et plus étudiés, sont aussi mieux répertoriés que les autres), certains travaux historiques supposent, non seulement la consultation assidue des inventaires (qui ne sont pas tous munis de tables), mais encore des dépouillements immenses, directs, dans des fonds mal pourvus, ou tout à fait dépourvus d’inventaires. Il n’est pas douteux, il est prouvé par l’expérience, que la perspective de ces très longues enquêtes à effectuer, préalablement à toute opération plus relevée, a détourné et détourne, de l’érudition historique, des esprits excellents. Telle est, en effet, l’alternative : ou travailler sur des documents très probablement incomplets, ou s’absorber dans des dépouillements indéfinis, souvent infructueux, et dont les résultats ne paraissent presque jamais valoir le temps dépensé. N’est-il pas répugnant d’employer une grande partie de sa vie à feuilleter des catalogues sans tables, ou à balayer des yeux, les unes après les autres, toutes les pièces qui composent des fonds de miscellanea non catalogués, pour se procurer des renseignements (positifs ou négatifs), que l’on aurait eus sans peine, en un instant, si ces fonds étaient catalogués, si les catalogues avaient des tables ? La conséquence la plus grave de l’imperfection des instruments actuels de l’Heuristique, c’est à coup sûr de décourager beaucoup d’hommes intelligents, qui ont la conscience de leur valeur et le sentiment d’une proportion normale entre l’effort et sa récompense[39].

[37] H. H. Bancroft a, dans ses Mémoires intitulés : Literary industries (New York, 1891, in-16), analysé assez finement quelques conséquences pratiques de l’imperfection des procédés de recherche. « Supposons, dit-il, qu’un écrivain industrieux prenne la résolution d’écrire l’histoire de la Californie. Il se procure aisément quelques livres, les lit, prend des notes ; ces livres le renvoient à d’autres, qu’il consulte dans les dépôts publics de la ville qu’il habite. Quelques années se passent ainsi, au bout desquelles il s’aperçoit qu’il n’a pas sous la main la dixième partie des sources ; il fait des voyages, il entretient des correspondances, mais, désespérant finalement d’épuiser la matière, il console son orgueil et sa conscience par cette réflexion qu’il a beaucoup fait ; que la plupart des documents qu’il n’a pas pu consulter sont probablement peu importants, comme beaucoup d’autres qu’il a consultés sans profit. Quant aux journaux et aux myriades de rapports officiels du gouvernement des États-Unis qui tous contiennent cependant des faits intéressants pour l’histoire californienne, il n’a pas même songé, s’il est sain d’esprit, à les explorer d’un bout à l’autre ; il en a feuilleté quelques-uns, voilà tout ; il sait bien que chacun de ces champs de recherche réclamerait le travail de plusieurs années, et que s’imposer de les parcourir tous, ce serait se condamner à des corvées écœurantes, dont il ne verrait jamais la fin. En ce qui concerne les témoignages oraux et les manuscrits, il attrapera quelques anecdotes inédites, au hasard des conversations ; il obtiendra communication, sous le manteau, de quelques papiers de famille ; il utilisera tout cela dans les notes et dans les pièces justificatives de son livre. Il piquera çà et là quelques documents curieux aux Archives de l’État, mais, comme il faudrait quinze ans pour dépouiller l’ensemble des collections de ce dépôt, il se contentera naturellement de butiner. Puis, il écrit. Il se garde bien d’avertir le public qu’il n’a pas vu tous les documents ; il met au contraire en relief ceux qu’il a réussi à se procurer, par vingt-cinq années de labeur incessant… »