[46] E. A. Freeman, The methods of historical study (London, 1885, in-8), p. 45.
La géographie a été longtemps considérée, en France, comme une science étroitement apparentée à l’histoire. Aujourd’hui encore, nous avons une Agrégation d’histoire et de géographie, et les mêmes professeurs enseignent, dans nos lycées, l’histoire et la géographie. Beaucoup de personnes persistent à penser que cet accouplement est légitime, et même s’effarouchent de l’éventualité d’un divorce entre deux ordres de connaissances unis, disent-elles, par des rapports nécessaires. — Mais on serait bien embarrassé d’établir, par de bonnes raisons, et par des faits d’expérience, qu’un professeur d’histoire, un historien, est d’autant meilleur qu’il connaît mieux la géologie, l’océanographie, la climatologie, et tout le groupe des sciences géographiques. En fait, les étudiants en histoire font avec impatience et sans profit direct les études de géographie que les programmes leur imposent ; et les étudiants qui ont sincèrement du goût pour la géographie jetteraient très volontiers l’histoire par-dessus bord. — L’union artificielle de l’histoire et de la géographie remonte, chez nous, à une époque où la géographie, mal définie et mal constituée, était tenue par tout le monde pour une discipline négligeable. C’est un vestige, à détruire, d’un état de choses ancien.
Ce n’est pas, du reste, l’« historien-littérateur », l’historien-moraliste, porte-plume de l’Histoire, tel que Daunou et ses émules l’ont conçu, que nous avons en vue : il s’agit seulement ici de ceux, historiens ou érudits, qui se proposent de traiter les documents pour préparer ou pour réaliser scientifiquement l’œuvre historique. Ceux-là ont besoin d’un apprentissage technique. Que faut-il entendre par là ?
Soit un document écrit. Comment l’utiliser, si l’on ne sait pas le lire ? Jusqu’à François Champollion, les documents égyptiens, écrits en hiéroglyphes, ont été, à proprement parler, lettre morte. On admet sans difficulté que pour s’occuper de l’histoire ancienne d’Assyrie, il faut avoir appris à déchiffrer les écritures cunéiformes. De même, si l’on veut faire des travaux originaux d’après les sources, dans le champ de l’histoire ancienne ou dans celui de l’histoire du moyen âge, il est prudent d’apprendre à déchiffrer les inscriptions et les manuscrits. Voilà pourquoi l’Épigraphie grecque et latine et la Paléographie du moyen âge, c’est-à-dire l’ensemble des connaissances nécessaires pour déchiffrer les inscriptions et les manuscrits de l’antiquité et du moyen âge, sont tenues pour des « sciences auxiliaires » de l’histoire, ou plutôt des études historiques relatives à l’antiquité et au moyen âge. — Que la paléographie latine du moyen âge fasse partie du bagage obligatoire des médiévistes, comme la paléographie des hiéroglyphes de celui des égyptologues, c’est évident. Notons, toutefois, une différence. Personne n’aura jamais l’idée de se destiner à l’égyptologie sans avoir préalablement acquis des connaissances paléographiques ; il n’est pas très rare, au contraire, que l’on entreprenne des études sur nos documents locaux du moyen âge, sans avoir appris à en dater approximativement les formes et à en déchiffrer correctement les abréviations : c’est que la ressemblance de la plupart des écritures du moyen âge avec les écritures modernes est assez grande pour que l’on puisse avoir l’illusion de s’en tirer avec du flair et de l’habitude, par des moyens empiriques. Cette illusion est dangereuse : les érudits qui n’ont pas subi d’initiation paléographique régulière se reconnaissent presque toujours à ce qu’ils commettent de temps en temps de grosses erreurs de déchiffrement, susceptibles parfois de vicier à fond leurs opérations subséquentes de critique et d’interprétation. Quant aux autodidactes qui parviennent à exceller, à force d’avoir pratiqué, l’initiation paléographique régulière dont ils ont été privés leur aurait épargné au moins des tâtonnements, de longues heures et des désagréments.
Soit un document déchiffré. Comment s’en servir, si l’on ne le comprend pas ? Les inscriptions rédigées en étrusque et dans la langue archaïque du Cambodge sont lues, mais personne ne les comprend ; tant qu’elles ne seront pas comprises, elles resteront inutiles. Il est évident que pour s’occuper d’histoire grecque, il faut consulter des documents rédigés en langue grecque, et, par conséquent, savoir le grec. Vérité de La Palice, dira-t-on. Observez cependant que l’on agit très souvent comme si l’on n’en avait pas conscience. Des jeunes gens abordent les études d’histoire ancienne en n’ayant de la langue grecque et de la langue latine qu’une teinture superficielle. Combien de gens, sans avoir étudié le français et le latin du moyen âge, s’imaginent les savoir parce qu’ils entendent le latin classique et le français moderne, et se permettent d’interpréter des textes dont le sens littéral leur échappe, ou, quoique très clair, leur paraît obscur ? Les erreurs historiques sont innombrables dont la cause est un contresens ou une interprétation par à peu près de textes formels, commis par des travailleurs qui connaissaient mal la grammaire, le vocabulaire ou les finesses des langues anciennes. De solides études philologiques doivent précéder logiquement les recherches historiques, toutes les fois que les documents à mettre en œuvre ne sont pas rédigés en langue moderne, et intelligibles sans difficulté.
Soit un document intelligible. Il serait illégitime de le prendre en considération avant d’en avoir vérifié l’authenticité, si l’authenticité n’en a pas été déjà établie d’une manière définitive. Or, pour vérifier l’authenticité et la provenance d’un document, deux conditions sont requises : raisonner et savoir. Autrement dit, on raisonne à partir de certaines données positives, qui représentent les résultats condensés des recherches antérieures, qu’il est impossible d’improviser et qu’il faut, par conséquent, apprendre. Distinguer une charte authentique d’une charte fausse serait souvent impraticable, en fait, pour le logicien le plus exercé, qui ne connaîtrait pas les habitudes de telle chancellerie, à telle date, ou les caractères communs à toutes les chartes d’une certaine espèce dont l’authenticité est certaine. Il serait tenu d’établir lui-même, comme l’ont fait les premiers érudits, par la comparaison d’un très grand nombre de documents similaires, les traits qui différencient ceux qui sont certainement authentiques des autres, avant de se prononcer sur un cas particulier. Combien sa besogne ne sera-t-elle pas facilitée s’il existe un corps de doctrines, un trésor d’observations accumulées, un système de résultats acquis par les travailleurs qui ont jadis fait, refait, contrôlé, les comparaisons minutieuses auxquelles il aurait été obligé de se livrer lui-même ! Ce corps de doctrines, d’observations et de résultats, propre à faciliter la critique des diplômes et des chartes, existe : c’est la Diplomatique. Nous dirons donc que la Diplomatique, comme l’Épigraphie, comme la Paléographie, comme la Philologie (Sprachkunde)[47], est une discipline auxiliaire des recherches historiques.
[47] Le mot « Philologie » a pris en français un sens restreint, que nous ne lui attribuons pas ici.
L’Épigraphe et la Paléographie, la Philologie (Sprachkunde), la Diplomatique avec ses annexes (Chronologie technique et Sphragistique) ne sont pas les seules disciplines auxiliaires des recherches historiques. — Il serait peu judicieux, en effet, d’entreprendre la critique de documents littéraires encore non critiqués sans être au courant des résultats acquis par ceux qui ont critiqué jusqu’à présent des documents du même genre ; l’ensemble de ces résultats constitue une discipline à part, qui a un nom : l’Histoire littéraire[48]. — La critique des documents figurés, tels que les œuvres d’architecture, de sculpture et de peinture, les objets de toutes sortes (armes, costumes, ustensiles, monnaies, médailles, armoiries, etc.), suppose une connaissance approfondie des observations et des règles dont se composent l’Archéologie proprement dite et ses branches détachées : Numismatique et Héraldique.
[48] L’« Historiographie » est une branche de l’« Histoire littéraire » ; c’est l’ensemble des résultats acquis par les critiques qui ont étudié jusqu’ici les anciens écrits historiques, tels que annales, mémoires, chroniques, biographies, etc.