Nous sommes maintenant en mesure d’examiner avec quelque profit la notion si peu précise de « sciences auxiliaires de l’histoire ». On dit aussi « sciences ancillaires », « sciences satellites » ; mais aucune de ces expressions n’est vraiment satisfaisante.
Et d’abord, toutes les soi-disant « sciences auxiliaires » ne sont pas des sciences. La Diplomatique, l’Histoire littéraire, par exemple, ne sont que des répertoires méthodiques de faits, acquis par la critique, qui sont de nature à faciliter la critique des documents non critiqués encore. Au contraire, la Philologie (Sprachkunde) est une science organisée, qui a des lois.
En second lieu, il faut distinguer parmi les connaissances auxiliaires — non pas, à proprement parler, de l’Histoire, mais des recherches historiques, — celles que chaque travailleur doit s’assimiler, et celles dont il a besoin de savoir seulement où elles sont, pour se les procurer à l’occasion ; celles qui doivent être tournées en habitude et celles qui peuvent rester à l’état de renseignements en provision virtuelle. Un médiéviste doit savoir lire et comprendre les textes du moyen âge ; il ne lui servirait à rien d’entasser dans sa mémoire la plupart des faits particuliers d’Histoire littéraire et de Diplomatique qui sont consignés, à leur place, dans les bons Manuels-répertoires d’« Histoire littéraire » et de « Diplomatique ».
Enfin, il n’existe point de connaissances auxiliaires de l’Histoire (ni même des recherches historiques) en général, c’est-à-dire qui soient utiles à tous les travailleurs, à quelque partie de l’histoire qu’ils travaillent[49]. Il semble donc qu’il n’y ait pas de réponse générale à la question posée au commencement de ce chapitre : en quoi doit consister l’apprentissage technique de l’érudit ou de l’historien ? — En quoi consiste l’apprentissage technique de l’érudit ou de l’historien ? Cela dépend. Cela dépend de la partie de l’histoire qu’il se propose d’étudier. Inutile de savoir la paléographie pour faire des recherches relatives à l’histoire de la Révolution, ni de savoir le grec pour traiter un point de l’histoire de France au moyen âge[51]. Posons du moins que le bagage préalable de quiconque veut faire en histoire des travaux originaux doit se composer (en dehors de cette « instruction commune », c’est-à-dire de la culture générale, dont parle Daunou) de toutes les connaissances propres à fournir les moyens de trouver, de comprendre et de critiquer les documents. Ces connaissances varient suivant que l’on se spécialise dans telle ou telle section de l’histoire universelle. L’apprentissage technique est relativement court et facile pour qui s’occupe d’histoire moderne ou contemporaine, long et pénible pour qui s’occupe d’histoire ancienne ou d’histoire médiévale.
[49] Cela n’est vrai que sous le bénéfice d’une réserve ; car il existe un instrument de travail indispensable à tous les historiens, à tous les érudits, quel que soit le sujet de leurs études spéciales. L’histoire, du reste, est ici dans le même cas que la plupart des autres sciences : tous ceux qui font des recherches originales, en quelque genre que ce soit, ont besoin de savoir plusieurs langues vivantes, celles des pays où l’on pense, où l’on travaille, et qui sont à la tête, au point de vue scientifique, de la civilisation contemporaine.
De nos jours, la culture des sciences n’est plus confinée dans un pays privilégié, ni même en Europe. Elle est internationale. Tous les problèmes, les mêmes problèmes, sont simultanément à l’étude partout. Il est difficile aujourd’hui, il sera impossible demain, de trouver des sujets que l’on puisse traiter sans avoir pris connaissance de travaux en langue étrangère. Dès maintenant, pour l’histoire ancienne, grecque et romaine, la connaissance de l’allemand est presque aussi impérieusement requise que celle du grec et du latin. Seuls, des sujets d’histoire étroitement locale sont encore accessibles à ceux auxquels les littératures étrangères sont fermées. Les grands problèmes leur sont interdits, pour cette raison misérable et ridicule qu’ils sont, en présence des livres publiés sur ces problèmes en toute autre langue que la leur, devant des livres scellés.
L’ignorance totale des langues qui ont été jusqu’à présent les langues ordinaires de la science (allemand, anglais, français, italien) est une maladie qui devient, avec l’âge, incurable. Il ne serait pas excessif d’exiger de tout candidat aux professions scientifiques qu’il fût au moins trilinguis, c’est-à-dire qu’il comprît, sans trop de peine, deux langues modernes, outre sa langue maternelle. Voilà une obligation dont les érudits d’autrefois étaient dispensés (alors que le latin était encore la langue commune des savants) et que les conditions modernes du travail scientifique feront peser désormais de plus en plus lourdement sur les érudits de tous les pays[50].
Les érudits français qui sont incapables de lire ce qui est écrit en allemand et en anglais sont constitués par là même en état d’infériorité permanent par rapport à leurs confrères, plus instruits, de France et de l’étranger ; quel que soit leur mérite, ils sont condamnés à travailler avec des éléments d’information insuffisants, à travailler mal. Ils en ont conscience. Ils dissimulent leur infirmité de leur mieux, comme quelque chose de honteux, à moins qu’ils ne l’étalent cyniquement, et s’en vantent ; mais s’en vanter, c’est encore, on le voit bien, une manière d’en avoir honte. — Nous ne saurions trop insister ici sur ce point que la connaissance pratique des langues étrangères est auxiliaire au premier chef de tous les travaux historiques, comme de tous les travaux scientifiques en général.
[50] Un jour viendra peut-être où la connaissance de la principale des langues slaves sera nécessaire : il y a déjà des érudits qui s’imposent d’apprendre le russe. — L’idée de rétablir le latin dans son ancienne dignité de langue universelle est chimérique. Voir la collection du Phœnix, seu nuntius latinus internationalis (Londres, 1891, in-4).
[51] Lorsque les « sciences auxiliaires » furent mises, pour la première fois, chez nous, dans les programmes universitaires, on vit des étudiants qui s’occupaient de l’histoire de la Révolution et qui ne s’intéressaient nullement au moyen âge, adopter, comme « science auxiliaire », la Paléographie, et des géographes, qui ne s’intéressaient nullement à l’antiquité, l’Épigraphie. Ils n’avaient sûrement pas compris que l’étude des « sciences auxiliaires » est recommandée, non pour elle-même, mais parce qu’elle est, pour qui se destine à certaines spécialités, pratiquement utile. (Voir Revue universitaire, 1895, II, p. 123.)