Nous avons déjà dit que l’histoire se fait avec des documents et que les documents sont les traces des faits passés[56]. C’est ici le lieu d’indiquer les conséquences enveloppées dans cette affirmation et dans cette définition.
Les faits ne peuvent être empiriquement connus que de deux manières : ou bien directement si on les observe pendant qu’ils se passent, ou bien indirectement, en étudiant les traces qu’ils ont laissées. Soit un événement tel qu’un tremblement de terre, par exemple : j’en ai directement connaissance si j’assiste au phénomène, indirectement si, n’y ayant pas assisté, j’en constate les effets matériels (crevasses, murs écroulés), ou si, ces effets ayant été effacés, j’en lis la description écrite par quelqu’un qui a vu soit le phénomène lui-même, soit ses effets. — Or le propre des « faits historiques »[57] c’est de n’être connus qu’indirectement, d’après des traces. La connaissance historique est, par essence, une connaissance indirecte. La méthode de la science historique doit donc différer radicalement de celle des sciences directes, c’est-à-dire de toutes les autres sciences, sauf la géologie, qui sont fondées sur l’observation directe. La science historique n’est pas du tout, quoi qu’on en ait dit[58], une science d’observation.
[57] Cette expression, souvent employée, a besoin d’être éclaircie. Il ne faut pas croire qu’elle s’applique à une espèce de faits. Il n’y a pas de faits historiques, comme il y a des faits chimiques. Le même fait est ou n’est pas historique suivant la façon dont on le connaît. Il n’y a que des procédés de connaissance historiques. Une séance du Sénat est un fait d’observation directe pour celui qui y assiste ; elle devient historique pour celui qui l’étudie dans un compte rendu. L’éruption du Vésuve au temps de Pline est un fait géologique connu historiquement. Le caractère historique n’est pas dans les faits ; il n’est que dans le mode de connaissance.
[58] Fustel de Coulanges l’a dit. Cf. ci-dessus, p. VIII, [note 5].
Les faits passés ne nous sont connus que par les traces qui en ont été conservées. Ces traces, que l’on appelle documents, l’historien les observe directement, il est vrai ; mais, après cela, il n’a plus rien à observer ; il procède désormais par voie de raisonnement, pour essayer de conclure, aussi correctement que possible, des traces aux faits. Le document, c’est le point de départ ; le fait passé, c’est le point d’arrivée[59]. Entre ce point de départ et ce point d’arrivée, il faut traverser une série complexe de raisonnements, enchaînés les uns aux autres, où les chances d’erreur sont innombrables ; la moindre erreur, qu’elle soit commise au début, au milieu ou à la fin du travail, peut vicier toutes les conclusions. La « méthode historique », ou indirecte, est par là visiblement inférieure à la méthode d’observation directe ; mais les historiens n’ont pas le choix : elle est la seule pour atteindre les faits passés, et l’on verra plus loin[60] comment elle peut, malgré ces conditions défectueuses, conduire à une connaissance scientifique.
[59] Dans les sciences d’observation, c’est le fait lui-même, observé directement, qui est le point de départ.
[60] Ci-dessous, [chap. VII].
L’analyse détaillée des raisonnements qui mènent de la constatation matérielle des documents à la connaissance des faits est une des parties principales de la Méthodologie historique. C’est le domaine de la Critique. Les sept chapitres qui suivent y sont consacrés. — Essayons d’en esquisser d’abord, très sommairement, les lignes générales et les grandes divisions.
I. On peut distinguer deux espèces de documents. Parfois le fait passé a laissé une trace matérielle (un monument, un objet fabriqué). Parfois, et le plus souvent, la trace du fait est d’ordre psychologique : c’est une description ou une relation écrites. — Le premier cas est beaucoup plus simple que le second. Il existe, en effet, un rapport fixe entre certaines empreintes matérielles et leurs causes, et ce rapport, déterminé par des lois physiques, est bien connu[61]. — La trace psychologique, au contraire, est purement symbolique : elle n’est pas le fait lui-même ; elle n’est pas même l’empreinte immédiate du fait sur l’esprit du témoin ; elle est seulement un signe conventionnel de l’impression produite par le fait sur l’esprit du témoin. Les documents écrits n’ont donc pas de valeur par eux-mêmes, comme les documents matériels ; ils n’en ont que comme signes d’opérations psychologiques, compliquées et difficiles à débrouiller. L’immense majorité des documents qui fournissent à l’historien le point de départ de ses raisonnements ne sont, en somme, que des traces d’opérations psychologiques.