[61] Nous ne traiterons pas particulièrement de la Critique des documents matériels (objets, monuments, etc.), en tant qu’elle diffère de la Critique des documents écrits.
Cela posé, pour conclure d’un document écrit au fait qui en a été la cause lointaine, c’est-à-dire pour savoir la relation qui relie ce document à ce fait, il faut reconstituer toute la série des causes intermédiaires qui ont produit le document. Il faut se représenter toute la chaîne des actes effectués par l’auteur du document à partir du fait observé par lui jusqu’au manuscrit (ou à l’imprimé) que nous avons aujourd’hui sous les yeux. Cette chaîne, on la reprend en sens inverse, en commençant par l’inspection du manuscrit (ou de l’imprimé) pour aboutir au fait ancien. Tels sont le but et la marche de l’analyse critique[62].
[62] Pour le détail et la justification logique de cette méthode voir Ch. Seignobos, Les conditions psychologiques de la connaissance en histoire, dans la Revue philosophique, 1887, II, p. 1, 168.
D’abord, on observe le document. Est-il tel qu’il était lorsqu’il a été produit ? N’a-t-il pas été détérioré depuis ? On recherche comment il a été fabriqué afin de le restituer au besoin dans sa teneur originelle et d’en déterminer la provenance. Ce premier groupe de recherches préalables, qui porte sur l’écriture, la langue, les formes, les sources, etc., constitue le domaine particulier de la CRITIQUE EXTERNE ou critique d’érudition. — Ensuite intervient la CRITIQUE INTERNE : elle travaille, au moyen de raisonnements par analogie dont les majeures sont empruntées à la psychologie générale, à se représenter les états psychologiques que l’auteur du document a traversés. Sachant ce que l’auteur du document a dit, on se demande : 1o qu’est-ce qu’il a voulu dire ; 2o s’il a cru ce qu’il a dit ; 3o s’il a été fondé à croire ce qu’il a cru. A ce dernier terme le document se trouve ramené à un point où il ressemble à l’une des opérations scientifiques par lesquelles se constitue toute science objective : il devient une observation ; il ne reste plus qu’à le traiter suivant la méthode des sciences objectives. Tout document a une valeur exactement dans la mesure où, après en avoir étudié la genèse, on l’a réduit à une observation bien faite.
II. Deux conclusions se dégagent de ce qui précède : complexité extrême, nécessité absolue de la Critique historique.
Comparé aux autres savants, l’historien se trouve dans une situation très fâcheuse. Non seulement il ne lui est jamais donné, comme au chimiste, d’observer directement des faits ; mais il est très rare que les documents dont il est obligé de se servir représentent des observations précises. Il ne dispose pas de ces procès-verbaux d’observations scientifiquement établis qui, dans les sciences constituées, peuvent remplacer et remplacent les observations directes. Il est dans la condition d’un chimiste qui connaîtrait une série d’expériences seulement par les rapports de son garçon de laboratoire. L’historien est obligé de tirer parti de rapports très grossiers, dont aucun savant ne se contenterait[63].
[63] Le cas le plus favorable, celui où le document a été rédigé, comme on dit, par un « témoin » oculaire, est encore bien loin de la connaissance scientifique. La notion de témoin a été empruntée à la pratique des tribunaux ; ramenée à des termes scientifiques, elle se réduit à celle d’observateur. Un témoignage est une observation. Mais, en fait, le témoignage historique diffère notablement de l’observation scientifique. L’« observateur » opère suivant des règles fixes et rédige dans une langue rigoureusement précise. Au contraire, le « témoin » a observé sans méthode et rédigé dans une langue sans rigueur : on ignore s’il a pris les précautions nécessaires. Le propre du document historique est de se présenter comme le résultat d’un travail fait sans méthode et sans garantie.
D’autant plus nécessaires sont les précautions à prendre pour utiliser ces documents, qui sont les seuls matériaux de la science historique : il importe évidemment d’éliminer ceux qui n’ont aucune valeur et de distinguer dans les autres ce qui s’y trouve de correctement observé.
D’autant plus nécessaires sont, en même temps, les avertissements à ce sujet que la pente naturelle de l’esprit humain est de ne prendre aucune précaution, et de procéder, en ces matières où la plus exacte précision serait indispensable, confusément. — Tout le monde, il est vrai, admet, en principe, l’utilité de la Critique ; mais c’est un de ces postulats non contestés qui passent difficilement dans la pratique. Des siècles se sont écoulés, en des âges de civilisation brillante, avant que les premières lueurs de Critique se soient manifestées parmi les peuples les plus intelligents de la terre. Ni les Orientaux ni le moyen âge n’en ont eu l’idée nette[64]. Jusqu’à nos jours, des hommes éclairés ont, en se servant des documents pour écrire l’histoire, négligé des précautions élémentaires et admis inconsciemment des principes faux. Encore aujourd’hui la plupart des jeunes gens, abandonnés à eux-mêmes, suivraient ces vieux errements. C’est que la Critique est contraire à l’allure normale de l’intelligence. La tendance spontanée de l’homme est d’ajouter foi aux affirmations et de les reproduire, sans même les distinguer nettement de ses propres observations. Dans la vie de tous les jours, n’acceptons-nous pas indifféremment, sans vérification d’aucune sorte, des on-dit, des renseignements anonymes et sans garantie, toutes sortes de « documents » de médiocre ou de mauvais aloi ? Il faut une raison spéciale pour prendre la peine d’examiner la provenance et la valeur d’un document sur l’histoire d’hier ; autrement, s’il n’est pas invraisemblable jusqu’au scandale, et tant qu’il n’est pas contredit, nous l’absorbons, nous nous y tenons, nous le colportons, en l’embellissant au besoin. Tout homme sincère reconnaîtra qu’un violent effort est nécessaire pour secouer l’ignavia critica, cette forme si répandue de la lâcheté intellectuelle ; que cet effort doit être constamment répété, et qu’il s’accompagne souvent d’une véritable souffrance.
[64] Voir B. Lasch, Das Erwachen und die Entwickelung der historischen Kritik im Mittelalter, Breslau, 1887, in-8.