L’instinct naturel d’un homme à l’eau est de faire tout ce qu’il faut pour se noyer ; apprendre à nager, c’est acquérir l’habitude de réprimer des mouvements spontanés et d’en exécuter d’autres. De même, l’habitude de la Critique n’est pas naturelle ; il faut qu’elle soit inculquée, et elle ne devient organique que par des exercices répétés.

Ainsi le travail historique est un travail critique par excellence ; lorsqu’on s’y livre sans s’être préalablement mis en défense contre l’instinct, on s’y noie. Pour être averti du danger, rien n’est plus efficace que de faire un examen de conscience, et d’analyser les raisons de l’ignavia qu’il s’agit de combattre jusqu’à ce qu’elle ait fait place à une attitude d’esprit critique[65]. Il est aussi très salutaire de s’être rendu compte des principes de la méthode historique et d’en avoir théoriquement décomposé, l’une après l’autre, comme nous allons le faire, les opérations successives. « L’histoire, de même que toute autre étude, comporte surtout des erreurs de fait qui proviennent d’un défaut d’attention ; mais elle est plus exposée qu’aucune autre à des fautes nées de la confusion d’esprit qui fait faire des analyses insuffisantes et construire des raisonnements faux… Les historiens avanceraient moins d’affirmations sans preuves s’il leur fallait analyser chacune de leurs affirmations ; ils admettraient moins de principes faux s’ils imposaient de formuler tous leurs principes ; ils feraient moins de mauvais raisonnements s’il leur fallait exprimer tous leurs raisonnements en forme[66]. »

[65] La raison profonde de la crédulité naturelle, c’est la paresse. Il est plus commode de croire que de discuter, d’admettre que de critiquer, d’accumuler les documents que de les peser. Et c’est aussi plus agréable : qui critique les documents en sacrifie ; sacrifier un document est aisément considéré comme une perte sèche par celui qui l’a recueilli.

[66] Revue philosophique, l. c., p. 178.

SECTION I
CRITIQUE EXTERNE (CRITIQUE D’ÉRUDITION)

CHAPITRE II
CRITIQUE DE RESTITUTION

Quelqu’un, de nos jours, écrit un livre : il envoie à l’imprimerie son manuscrit autographe ; de sa propre main il corrige les épreuves et signe le bon à tirer. Le livre imprimé de la sorte se présente, en tant que document, dans d’excellentes conditions matérielles. Quel que soit l’auteur, et quels qu’aient été ses sentiments ou ses intentions, on est certain, et c’est le seul point qui nous intéresse en ce moment, d’avoir entre les mains une reproduction à peu près exacte du texte qu’il a écrit. — Il faut dire « à peu près exacte », car si l’auteur a mal corrigé ses épreuves, ou si les typographes ont mal observé ses corrections, la reproduction du texte original est, même dans ce cas très favorable, imparfaite. Il n’est pas rare que les typographes vous fassent dire autre chose que ce que l’on a voulu dire et que l’on s’en aperçoive trop tard.

S’agit-il de reproduire un ouvrage dont l’auteur est mort, et dont il est impossible d’envoyer à l’imprimerie le manuscrit autographe ? Le cas s’est présenté pour les Mémoires d’outre-tombe de Chateaubriand, par exemple ; il se présente tous les jours pour ces correspondances intimes de personnages connus que l’on se hâte d’imprimer pour satisfaire la curiosité publique et dont les pièces originales sont si fragiles. Le texte en est d’abord copié ; il est ensuite typographiquement « composé » d’après la copie, ce qui équivaut à une seconde copie ; enfin cette seconde copie (en épreuves) est, ou doit être, collationnée par quelqu’un (à défaut de l’auteur disparu) avec la première copie, ou, mieux encore, avec les originaux. Les garanties d’exactitude sont moindres dans ce cas que dans le cas précédent ; car entre l’original et la reproduction définitive il y a un intermédiaire de plus (la copie manuscrite), et il peut arriver que l’original soit difficile à déchiffrer pour tout autre que l’auteur. Le texte des Mémoires et des Correspondances posthumes est souvent défiguré, en fait, dans des éditions qui paraissent, au premier abord, soignées, par des erreurs de transcription et de ponctuation[67].

[67] Un membre de la Société des humanistes français (fondée à Paris en 1894) s’est amusé à relever, dans le Bulletin de cette Société, les erreurs justiciables de la critique verbale qui se trouvent dans les éditions de quelques ouvrages posthumes (notamment dans celle des Mémoires d’outre-tombe) ; il a montré qu’il est possible de dissiper des obscurités dans les documents les plus modernes par la même méthode qui sert à restituer les textes anciens.

Maintenant, dans quel état les documents anciens ont-ils été conservés ? Presque toujours, les originaux sont perdus ; nous n’avons que des copies. Des copies faites directement d’après les originaux ? Non pas, mais des copies de copies. Les scribes qui les ont exécutées n’étaient pas tous, tant s’en faut, des hommes habiles et consciencieux ; ils transcrivaient souvent des textes qu’ils ne comprenaient point ou qu’ils comprenaient mal, et il n’a pas toujours été de mode, comme au temps de la Renaissance carolingienne, de collationner les manuscrits[68]. Si nos livres imprimés, après les revisions successives de l’auteur et du prote, sont des reproductions imparfaites, il faut s’attendre à ce que les documents anciens, copiés et recopiés pendant des siècles avec peu de soin, au risque d’altérations nouvelles à chaque transmission, nous soient parvenus sous une forme extrêmement incorrecte.