[68] Sur les habitudes des copistes du moyen âge, par l’intermédiaire desquels la plupart des œuvres littéraires de l’antiquité sont parvenues jusqu’à nous, voir les renseignements réunis par W. Wattenbach, Das Schriftwesen im Mittelalter 3, Berlin, 1896, in-8.
Dès lors, une précaution s’impose : avant de se servir d’un document, savoir si le texte de ce document est « bon », c’est-à-dire aussi conforme que possible au manuscrit autographe de l’auteur ; et lorsque le texte est « mauvais », l’améliorer. Agir autrement est dangereux. En utilisant un mauvais texte, c’est-à-dire un texte corrompu par la tradition, on risque d’attribuer à l’auteur ce qui est du fait des copistes. Des théories ont été en effet bâties sur des passages viciés par des erreurs de transcription, qui sont tombées à plat, en bloc, lorsque le texte original de ces passages a été découvert ou restitué. Toutes les « coquilles » typographiques, toutes les fautes de copie ne sont pas indifférentes ou simplement ridicules : il en est d’insidieuses, propres à tromper les lecteurs[69].
[69] Voir par exemple, les Coquilles lexicographiques qui ont été recueillies par A. Thomas, dans la Romania, XX (1891), p. 464 et suiv.
On croirait volontiers que les historiens estimés se sont toujours fait une règle de se procurer de « bons » textes, nettoyés et restaurés comme il faut, des documents qu’ils avaient à consulter. Ce serait une erreur. Les historiens se sont longtemps servis des textes qu’ils avaient à leur portée, sans en vérifier la pureté. Mais il y a plus : les érudits eux-mêmes dont le métier est de publier des documents n’ont pas trouvé du premier coup l’art de les restituer : naguère encore, les documents étaient couramment édités d’après les premières copies venues, bonnes ou mauvaises, combinées et corrigées au hasard. Les éditions de textes anciens sont aujourd’hui, pour la plupart, « critiques » ; mais il n’y a pas trente ans qu’ont été données les premières « éditions critiques » des grandes œuvres du moyen âge, et le texte critique de quelques œuvres de l’antiquité classique (de celle de Pausanias, par exemple) est encore à établir.
Tous les documents historiques n’ont pas été publiés jusqu’ici de manière à procurer aux historiens la sécurité dont ils ont besoin, et quelques historiens agissent encore comme s’ils ne se rendaient pas compte qu’un texte mal établi est, par cela même, sujet à caution. Mais un progrès considérable a été réalisé. La méthode convenable pour la purification et la restitution des textes a été dégagée des expériences accumulées par plusieurs générations d’érudits. Aucune partie de la méthode historique n’est aujourd’hui fondée plus solidement, ni plus généralement connue. Elle est exposée avec clarté dans plusieurs ouvrages de vulgarisation philologique[70]. — Pour ce motif, nous nous contenterons d’en résumer ici les principes essentiels et d’en indiquer les résultats.
[70] Voir E. Bernheim, Lehrbuch der historischen Methode 2, p. 341-54. — Consulter en outre F. Blass, dans le Handbuch der klassischen Altertumswissenschaft de I. v. Müller, I2 (1892), p. 249-89 (avec une bibliographie détaillée) ; A. Tobler, dans le Grundriss der romanischen Philologie, I (1888), p. 253-63 ; H. Paul, dans le Grundriss der germanischen Philologie I 2, (1896), p. 184-96.
Lire, en français, le § « Critique des textes » dans Minerva. Introduction à l’étude des classiques scolaires grecs et latins, par J. Gow et S. Reinach, Paris, 1890, in-16, p. 50-65.
L’ouvrage de I. Taylor, History of the transmission of ancient books to modern times… (Liverpool, 1889, in-16), est sans valeur.
I. Soit un document inédit ou qui n’a pas encore été édité conformément aux règles de la critique. Comment procède-t-on pour en établir le meilleur texte possible ? — Trois cas sont à considérer.
a. Le cas le plus simple est celui où l’on possède l’original, l’autographe même de l’auteur. Il n’y a qu’à en reproduire le texte avec une exactitude complète[71]. Théoriquement, rien de plus facile ; en pratique, cette opération élémentaire exige une attention soutenue, dont tout le monde n’est pas capable. Essayez, si vous en doutez. Les copistes qui ne se trompent jamais et qui n’ont jamais de distractions sont rares, même parmi les érudits.