[71] Cette règle n’est pas absolue. On admet généralement que l’éditeur a le droit d’uniformiser la graphie d’un document autographe — pourvu qu’il en avertisse le public, — toutes les fois que, comme dans la plupart des documents modernes, les fantaisies graphiques de l’auteur n’ont pas d’intérêt philologique. Voir les Instructions pour la publication des textes historiques, dans le Bulletin de la Commission royale d’histoire de Belgique, 5e série, VI (1896) ; et les Grundsätze für die Herausgabe von Actenstücken zur neueren Geschichte, laborieusement délibérées par le 2e et le 3e Congrès des historiens allemands en 1894 et en 1895, dans la Deutsche Zeitschrift für Geschichtswissenschaft, XI, p. 200, XII, p. 364. Les derniers Congrès d’historiens italiens tenus à Gênes (1893) et à Rome (1895), ont aussi débattu cette question, mais sans aboutir. — Quelles sont les libertés qu’il est légitime de prendre en reproduisant des textes autographes ? Le problème est plus difficile que ne l’imaginent les gens qui ne sont pas du métier.

b. Deuxième cas. — L’original est perdu ; on n’en connaît qu’une copie. Il faut se tenir sur ses gardes, car il est probable, a priori, que cette copie contient des fautes.

Les textes dégénèrent suivant certaines lois. On s’est appliqué à distinguer et à classer les causes et les formes ordinaires des différences qui s’observent entre les originaux et les copies ; puis on a déduit, par analogie, des règles applicables à la restitution conjecturale des passages qui, dans une copie unique d’un original perdu, sont certainement (parce qu’ils sont inintelligibles) ou vraisemblablement corrompus.

Les altérations de l’original, dans une copie, les « variantes de tradition », comme on dit, sont imputables soit à la fraude, soit à l’erreur. Certains copistes ont fait sciemment des modifications ou pratiqué des suppressions[72]. Presque tous les copistes ont commis des erreurs, soit de jugement, soit accidentelles. Erreurs de jugement si, étant à demi instruits et à demi intelligents, ils ont cru devoir corriger des passages ou des mots de l’original qu’ils n’entendaient pas[73]. Erreurs accidentelles s’ils ont lu de travers en copiant, ou mal entendu en écrivant sous la dictée, ou fait involontairement des lapsus calami.

[72] Il sera question des interpolations au chapitre III, [p. 71].

[73] Les scribes de la Renaissance carolingienne et de la renaissance proprement dite, depuis le XVe siècle, se sont préoccupés de fournir des textes intelligibles. Ils ont corrigé en conséquence tout ce qu’ils ne comprenaient pas. Plusieurs œuvres de l’antiquité ont été de la sorte abîmées par eux à jamais.

Les modifications qui proviennent de fraudes et d’erreurs de jugement sont souvent très difficiles à rectifier, et même à voir. Certaines erreurs accidentelles (l’omission de plusieurs lignes, par exemple) sont irréparables dans le cas, qui nous occupe, d’une copie unique. Mais la plupart des erreurs accidentelles se laissent deviner, lorsqu’on en connaît les formes ordinaires : confusions de sens, de lettres et de mots, transpositions de mots, de syllabes et de lettres, dittographie (répétition inutile de lettres ou de syllabes), haplographie (syllabes ou mots qu’il aurait fallu redoubler et qui ne sont écrits qu’une fois), mots mal séparés, phrases mal ponctuées, etc. — Des erreurs de ces divers types ont été commises par les scribes de tous les temps et de tous les pays, quelle que fût l’écriture des originaux, en quelque langue qu’ils fussent rédigés. Mais certaines confusions de lettres sont fréquentes dans les copies exécutées d’après des originaux qui étaient en caractères onciaux, et d’autres dans les copies exécutées d’après des originaux en minuscule. Les confusions de sens et de mots s’expliquent par des analogies de vocabulaire et de prononciation qui différent, naturellement, suivant que l’original était en telle langue ou en telle autre, de telle date ou de telle autre. La théorie générale de la restitution conjecturale se réduit donc à ce qui précède, et il n’y a pas d’apprentissage général de cet art. On apprend à restituer, non pas n’importe quels textes, mais des textes grecs, des textes latins, des textes français, etc. ; car la restitution conjecturale d’un texte suppose, outre des notions générales sur le processus de la dégénérescence des textes, la connaissance approfondie : 1o d’une langue ; 2o d’une paléographie spéciale ; 3o des confusions (de lettres, de sens et de mots) dont les copistes de textes rédigés dans la même langue et écrits de la même manière avaient ou ont l’habitude. Pour l’apprentissage de l’émendation conjecturale des textes grecs et latins, des répertoires (alphabétiques et méthodiques) de « variantes de tradition », de confusions fréquentes, de corrections probables, ont été dressés[74]. Ils ne suppléent certes pas à des exercices pratiques, faits sous la direction des hommes du métier[75], mais ils rendent de grands services aux hommes du métier eux-mêmes.

[74] Ces collections sont arrangées suivant l’ordre méthodique ou suivant l’ordre alphabétique. — Les principales sont, pour les deux langues classiques, outre l’ouvrage précité de Blass (ci-dessous, p. 59, [n. 70]), les Adversaria critica de Madvig (Copenhague, 1871-74, 3 vol. in-8). Pour le grec, la célèbre Commentatio paleographica de Fr. J. Bast, publiée en appendice à l’édition du grammairien Grégoire de Corinthe (Leipzig, 1811, in-8) et les Variæ lectiones de Cobet (Leyde, 1873, in-8). Pour le latin : H. Hagen, Gradus ad criticen (Leipzig, 1879, in-8) et W. M. Lindsay, An introduction to latin textual emendation based on the text of Plautus (London, 1896, in-16). Un rédacteur du Bulletin de la Société des humanistes français a exprimé, dans cette publication, le vœu qu’un recueil analogue soit composé pour le français moderne.

[75] Cf. Revue critique, 1895, II, p. 358.

Il serait facile d’énumérer des exemples de restitutions heureuses. Les plus satisfaisantes sont celles qui ont un caractère d’évidence paléographique, comme la correction classique de Madvig au texte des Lettres de Sénèque (89, 4). On lisait : « Philosophia unde dicta sit, apparet ; ipso enim nomine fatetur. Quidam et sapientiam ita quidam finierunt, ut dicerent divinorum et humanorum sapientiam… » ; ce qui n’a pas de sens. On supposait une lacune entre ita et quidam. Madvig s’est représenté le texte en capitales de l’archétype disparu, où, suivant l’usage antérieur au VIIIe siècle, les mots n’étaient pas séparés (scriptio continua) et les phrases n’étaient pas ponctuées ; il s’est demandé si le copiste, qui eut d’abord sous les yeux l’archétype en capitales, n’avait pas coupé les mots au hasard, et il a lu sans difficulté : « … ipso enim domine fatetur quid amet. Sapientiam ita quidam finierunt…, etc. » MM. Blass, Reinach, Lindsay, dans leurs opuscules signalés en note, mentionnent plusieurs tours de force du même genre, d’une parfaite élégance. Les hellénistes et les latinistes n’en ont plus, du reste, le monopole : on en citerait d’aussi « brillants » qui ont été exécutés par des orientalistes, par des romanistes et par des germanistes, depuis que les textes orientaux, romans et germaniques sont soumis à la critique verbale. Nous avons déjà dit que de « belles » corrections sont possibles même sur le texte de documents tout à fait modernes, typographiquement reproduits dans les meilleures conditions.