Nous n’avons pas voulu présenter, comme W. B. Boyce[1], un résumé de l’histoire universelle à l’usage des commençants et des personnes pressées.

[1] W. B. Boyce, Introduction to the study of history, civil, ecclesiastical and literary. London, 1884, in-8.

Nous n’avons pas voulu enrichir d’un numéro la littérature si abondante de ce que l’on appelle ordinairement la « Philosophie de l’histoire ». Des penseurs, qui, pour la plupart, ne sont pas historiens de profession, ont fait de l’histoire le sujet de leurs méditations ; ils en ont cherché les « similitudes » et les « lois » ; quelques-uns ont cru découvrir « les lois qui ont présidé au développement de l’humanité », et « constituer » ainsi « l’histoire en science positive »[2]. Ces vastes constructions abstraites inspirent, non seulement au public, mais à des esprits d’élite, une méfiance a priori, qui est invincible : M. Fustel de Coulanges, dit son dernier biographe, était sévère pour la Philosophie de l’histoire ; il avait pour ces systèmes la même aversion que les positivistes pour les concepts purement métaphysiques. A tort ou à raison (à tort, sans doute), la Philosophie de l’histoire, n’ayant pas été cultivée seulement par des hommes bien informés, prudents, d’intelligence vigoureuse et saine, est déconsidérée. Que ceux qui la redoutent — comme ceux, d’ailleurs, qui s’y intéressent — soient avertis : il n’en sera pas question ici[3].

[2] Tel, par exemple, P.-J.-B. Buchez, dans son Introduction à la science de l’histoire. Paris, 1842, 2 vol. in-8.

[3] L’histoire des tentatives faites pour comprendre et expliquer philosophiquement l’histoire de l’humanité a été entreprise, comme on sait, par Robert Flint. R. Flint a déjà donné l’histoire de la Philosophie de l’histoire dans les pays de langue française : Historical Philosophy in France and French Belgium and Switzerland. Edinburgh-London, 1893, in-8. — C’est le premier volume de la réédition développée de son « Histoire de la philosophie de l’histoire en Europe », publiée il y a vingt-cinq ans. Comparez la partie rétrospective (ou historique) de l’ouvrage de N. Marselli : la Scienza della storia, I. Torino, 1873.

L’ouvrage original le plus considérable qui ait paru en France depuis la publication du répertoire analytique de R. Flint est celui de P. Lacombe, De l’histoire considérée comme science. Paris, 1894, in-8. Cf. Revue critique, 1895, I, p. 132.

Nous nous proposons ici d’examiner les conditions et les procédés, et d’indiquer le caractère et les limites de la connaissance en histoire. Comment arrive-t-on à savoir, du passé, ce qu’il est possible et ce qu’il importe d’en savoir ? Qu’est-ce qu’un document ? Comment traiter les documents en vue de l’œuvre historique ? Qu’est-ce que les faits historiques ? Et comment les grouper pour construire l’œuvre historique ? — Quiconque s’occupe d’histoire pratique, plus ou moins inconsciemment, des opérations compliquées de critique et de construction, d’analyse et de synthèse. Mais les débutants et la plupart des personnes qui n’ont jamais réfléchi sur les principes de la méthode des sciences historiques, emploient, pour effectuer ces opérations, des procédés instinctifs qui, n’étant pas, en général, des procédés rationnels, ne conduisent pas d’ordinaire à une vérité scientifique. Il est donc utile de faire connaître et de justifier logiquement la théorie des procédés vraiment rationnels, assurée dès à présent en quelques-unes de ses parties, encore inachevée sur des points d’une importance capitale.

Ainsi la présente « Introduction aux études historiques » est conçue, non comme un résumé de faits acquis ou comme un système d’idées générales au sujet de l’histoire universelle, mais comme un essai sur la méthode des sciences historiques.

Voici pourquoi nous avons cru opportun, et voici dans quel esprit nous avons résolu de l’écrire.

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