Les livres qui traitent de la méthodologie des sciences historiques ne sont guère moins nombreux, mais ne jouissent pas d’un meilleur renom que les livres sur la Philosophie de l’histoire. Les spécialistes les dédaignent. Il résumait une opinion très répandue, le savant qui, à ce que l’on raconte, disait : « Vous voulez écrire un livre sur la Philologie ; faites-nous donc plutôt un bon ouvrage de Philologie. Moi, quand on me demande : Qu’est-ce que la Philologie ? je réponds : C’est ce que je fais[4]. » Il ne croyait dire, et il ne disait en effet qu’un lieu commun, le critique qui, à propos du Précis de la science de l’histoire de J. G. Droysen, s’exprimait ainsi : « En thèse générale, les traités de ce genre sont forcément à la fois obscurs et inutiles : obscurs, puisqu’il n’est rien de plus vague que leur objet ; inutiles, puisqu’on peut être historien sans se préoccuper des principes de la méthodologie historique qu’ils ont la prétention d’exposer[5]. » — Les arguments de ces contempteurs de la méthodologie paraissent assez forts. Ils se ramènent aux propositions suivantes. En fait, il y a des gens qui pratiquent manifestement les bonnes méthodes et qui sont reconnus par tout le monde comme des érudits ou comme des historiens de premier ordre, sans avoir jamais étudié les principes de la méthode ; réciproquement, on ne voit pas que ceux qui ont écrit en logiciens sur la théorie de la méthode historique aient acquis, de ce chef, comme érudits ou comme historiens, une supériorité quelconque : quelques-uns même sont notoirement des érudits ou des historiens tout à fait impuissants ou médiocres. A cela, rien d’étonnant. Est-ce que, avant de faire en chimie, en mathématiques, dans les sciences proprement dites, des recherches originales, on étudie la théorie des méthodes qui servent dans ces sciences ? La critique historique ! mais le meilleur moyen de l’apprendre, c’est de la pratiquer ; on l’apprend suffisamment en la pratiquant[6]. Pressez, d’ailleurs, les écrits qui existent sur la méthode historique, et même les plus récents, ceux de J. G. Droysen, de E. A. Freeman, de A. Tardif, de U. Chevalier, etc. : vous n’en extrairez, en fait d’idées claires, que des vérités évidentes par elles-mêmes, des vérités de La Palice[7].

[4] Revue critique d’histoire et de littérature, 1892, I, p. 164.

[5] Ibidem, 1888, II, p. 295. — Cf. le Moyen Age, X (1897), p. 91 : « Ces livres-là [les traités de méthode historique] ne sont guère lus de ceux auxquels ils pourraient être utiles, c’est-à-dire les amateurs qui occupent leurs loisirs à faire des recherches historiques ; et quant aux érudits de profession, c’est aux leçons des maîtres qu’ils ont appris à connaître les instruments de travail et la manière de s’en servir, sans compter que la méthode historique est la même que celle des autres sciences d’observation, et qu’on peut dire en quelques mots en quoi elle consiste… »

[6] C’est sans doute en vertu de ce principe que la méthode historique s’enseigne seulement par l’exemple, que L. Mariani a plaisamment intitulé « Corso pratico di metodologia della storia » une dissertation sur un point particulier de l’histoire de la ville de Fermo. Voir l’Archivio della Società romana di storia patria, XIII (1890), p. 211.

[7] Voir le compte rendu de l’opuscule de E. A. Freeman, The methods of historical study, dans la Revue critique, 1887, I, p. 376. Cet opuscule, dit le critique, est banal et vide. On y voit « que l’histoire n’est pas une étude aussi aisée qu’un vain peuple pense, qu’elle touche à toutes les sciences et que l’historien vraiment digne de ce nom devrait tout savoir ; que la certitude historique est impossible à obtenir, et que, pour s’en rapprocher le plus possible, il faut recourir sans cesse aux sources originales ; qu’il faut connaître et pratiquer les meilleurs parmi les historiens modernes, mais sans jamais tenir ce qu’ils ont écrit pour parole d’évangile. Et voilà tout. » Conclusion : Freeman « enseignait mieux sans doute la méthode historique par la pratique qu’il n’a réussi à le faire par la théorie ».

Comparer Bouvard et Pécuchet, par G. Flaubert. Il s’agit de deux imbéciles, qui, entre autres projets, forment celui d’écrire l’histoire. Pour les aider, un de leurs amis leur envoie « des règles de critique prises dans le Cours de Daunou », savoir : « Citer comme preuve le témoignage des foules, mauvaises preuves ; elles ne sont pas là pour répondre. — Rejeter les choses impossibles : on fit voir à Pausanias la pierre avalée par Saturne. — Tenez en compte l’adresse des faussaires, l’intérêt des apologistes et des calomniateurs. » L’ouvrage de Daunou contient quantité de truismes aussi patents et plus comiques encore que ceux-là.

Nous reconnaissons volontiers que, dans cette manière de voir, tout n’est pas faux. — L’immense majorité des écrits sur la méthode d’investigation en histoire et sur l’art d’écrire l’histoire — ce que l’on appelle, en Allemagne et en Angleterre, l’Historik — sont superficiels, insipides, illisibles, et il en est de ridicules[8]. D’abord, ceux qui sont antérieurs au XIXe siècle, analysés à loisir par P.-C.-F. Daunou dans le tome VII de son Cours d’études historiques[9], sont presque tous de simples traités de rhétorique, dont la rhétorique est surannée, où l’on discute avec gravité les problèmes les plus cocasses[10]. Daunou les raille agréablement, mais il n’a fait preuve lui-même que de bon sens dans son monumental ouvrage, qui, aujourd’hui, ne paraît guère meilleur, et n’est certainement pas plus utile, que les productions anciennes[11]. Quant aux modernes, il est très vrai que tous n’ont pas su éviter les deux écueils du genre : obscurité, banalité. Le Grundriss der Historik de J. G. Droysen, traduit en français sous le titre de Précis de la science de l’histoire (Paris, 1888, in-8), est lourd, pédantesque et confus au-delà de ce que l’on peut imaginer[12]. MM. Freeman, Tardif, Chevalier ne disent rien qui ne soit élémentaire et prévu. On voit encore leurs émules discuter à perte de vue des questions oiseuses : si l’histoire est un art ou une science, quels sont les devoirs de l’histoire, à quoi sert l’histoire, etc. — D’autre part, c’est une remarque incontestablement exacte que presque tous les érudits et presque tous les historiens actuels sont, au point de vue de la méthode, des autodidactes, formés par la seule pratique ou par l’imitation et la fréquentation des maîtres antérieurs.

[8] R. Flint (o. c., p. 15) se félicite de n’avoir pas à étudier la littérature de l’Historic, car « a very large portion of it is so trivial and superficial that it can hardly ever have been of use even to persons of the humblest capacity, and may certainly now be safely consigned to kindly oblivion ». Néanmoins, R. Flint a donné dans son livre une liste sommaire des principaux monuments de cette littérature dans les pays de langue française, depuis l’origine. Un aperçu plus général et plus complet (bien que très sommaire encore) de cette littérature dans tous les pays est fourni par le Lehrbuch der historichen Methode, de E. Bernheim (Leipzig, 1894, in-8), p. 143 et suiv. — Flint (qui a connu quelques ouvrages inconnus à Bernheim) s’arrête à l’année 1893, Bernheim à l’année 1894. Depuis 1889, on trouve dans les Jahresberichte der Geschichtswissenschaft un compte rendu périodique des écrits récents sur la méthodologie historique.

[9] Ce tome VII a été publié en 1844. Mais le célèbre Cours de Daunou fut professé au Collège de France de 1819 à 1830.

[10] Les Italiens de la Renaissance (Mylæus, Francesco Patrizi, etc.), et les auteurs des deux derniers siècles après eux, se demandent quels sont les rapports de l’histoire avec la dialectique et avec la rhétorique ; à combien de lois le genre historique est assujetti ; s’il est convenable que l’historien rapporte les trahisons, les lâchetés, les crimes, les désordres ; si l’histoire peut s’accommoder d’un autre genre que du sublime, etc. — Les seuls livres sur l’Historik, publiés avant le XIXe siècle, qui accusent un effort original pour aborder les vrais problèmes sont ceux de Lenglet du Fresnoy (Méthode pour étudier l’histoire, Paris, 1713) et de J. M. Chladenius (Allgemeine Geschichtswissenschaft, Leipzig, 1752). Celui de Chladenius a été signalé par E. Bernheim (o. c., p. 166).