[11] Il n’y fait même pas toujours preuve de bon sens, car on lit dans le Cours d’études historiques (VII, p. 105), à propos du traité De l’histoire, publié en 1670 par P. Le Moyne, ouvrage très faible, pour ne pas dire plus, où des traces de sénilité sont visibles : « Je ne prétends point adopter toutes les maximes, tous les préceptes que ce traité renferme ; mais je crois qu’après celui de Lucien c’est le meilleur que nous ayons rencontré ; et je doute fort qu’aucun de ceux dont il nous reste à prendre connaissance s’élève au même degré de philosophie et d’originalité. » Le P. H. Chérot a jugé plus sainement le traité De l’histoire, dans son Étude sur la vie et les œuvres du P. Le Moyne, Paris, 1887, in-8, p. 406 et suiv.
[12] E. Bernheim déclare cependant (o. c., p. 177) que cet opuscule est le seul, à son avis, qui « auf der jetzigen Höhe der Wissenschaft steht ».
Mais de ce que beaucoup d’écrits sur les principes de la méthode justifient la méfiance généralement professée envers les écrits de cette espèce, et de ce que la plupart des gens de métier ont pu se dispenser sans inconvénients apparents d’avoir réfléchi sur la méthode historique, il est excessif, à notre avis, de conclure que les érudits et les historiens (et surtout les futurs érudits et les futurs historiens) n’aient aucun besoin de se rendre compte des procédés du travail historique. — En effet, la littérature méthodologique n’est pas tout entière sans valeur : il s’est formé lentement un trésor d’observations fines et de règles précises, suggérées par l’expérience, qui ne sont pas de simple sens commun[13]. Et s’il existe des personnes qui, par un don de nature, raisonnent toujours bien sans avoir appris à raisonner, il serait facile d’opposer à ces exceptions les cas innombrables où l’ignorance de la logique, l’emploi de procédés irrationnels, l’absence de réflexion sur les conditions de l’analyse et de la synthèse en histoire, ont vicié les travaux des érudits et des historiens.
[13] R. Flint dit très bien (o. c., p. 15) : « The course of Historic has been, on the whole, one of advance from commonplace reflection on history towards a philosophical comprehension of the conditions and processes on which the formation of historical science depends ».
En réalité, l’histoire est sans doute la discipline où il est le plus nécessaire que les travailleurs aient une conscience claire de la méthode dont ils se servent. La raison, c’est qu’en histoire les procédés de travail instinctifs ne sont pas, nous ne saurions trop le répéter, des procédés rationnels ; il faut donc une préparation pour résister au premier mouvement. En outre, les procédés rationnels pour atteindre la connaissance historique diffèrent si fortement des procédés de toutes les autres sciences, qu’il est nécessaire d’en apercevoir les caractères exceptionnels pour se défendre de la tentation d’appliquer à l’histoire les méthodes des sciences déjà constituées. On s’explique ainsi que les mathématiciens et les chimistes puissent se passer, plus aisément que les historiens, d’« introduction » à leurs études.
Il n’y a pas lieu d’insister davantage sur l’utilité de la méthodologie historique ; car c’est évidemment à la légère qu’elle a été contestée. Mais il faut expliquer les motifs qui nous ont conduits à composer le présent ouvrage. — Depuis cinquante ans, un grand nombre d’hommes intelligents et sincères ont médité sur la méthode des sciences historiques ; on compte naturellement parmi eux beaucoup d’historiens, professeurs d’Université, mieux placés que d’autres pour connaître les besoins intellectuels des jeunes gens, mais aussi des logiciens de profession, et même des romanciers. M. Fustel de Coulanges a laissé, à cet égard, dans l’Université de Paris, une tradition : « Il s’efforçait, a-t-on dit[14], de réduire à des formules très précises les règles de la méthode… ; il n’y avait rien de plus urgent à ses yeux que d’apprendre aux travailleurs à atteindre la vérité. » Parmi ces hommes, les uns, comme M. Renan[15], se sont contentés d’énoncer des remarques, en passant, dans leurs ouvrages généraux ou dans des écrits de circonstance[16] ; les autres, comme MM. Fustel de Coulanges, Freeman, Droysen, Lorenz, Stubbs, de Smedt, von Pflugk-Harttung, etc., ont pris la peine d’exposer, dans des opuscules spéciaux, leurs pensées sur la matière. Il existe quantité de livres, de « leçons d’ouverture », de « discours académiques » et d’articles de revue, publiés dans tous les pays, mais particulièrement en France, en Allemagne, en Angleterre, aux États-Unis et en Italie, sur l’ensemble et sur les diverses parties de la méthodologie. On se dit : ce ne serait certes pas un travail inutile que de coordonner les observations dispersées, et comme perdues, en tant de volumes et de brochures. Mais ce travail séduisant n’est plus à faire : il a été récemment exécuté avec le plus grand soin. M. Ernst Bernheim, professeur à l’Université de Greifswald, a dépouillé presque tous les écrits modernes sur la méthode historique ; il en a profité ; il a groupé dans des cadres commodes, et, en grande partie, nouveaux, quantité de considérations et de références choisies. Son Lehrbuch der historischen Methode (Leipzig, 1894, in-8)[17] condense, à la manière des Lehrbücher allemands, la littérature spéciale du sujet qu’il traite. Nous n’avons pas eu l’intention de recommencer ce qu’il a si bien su faire. — Mais il nous a semblé que tout n’était pas dit, après sa laborieuse et sage compilation. D’abord, M. Bernheim traite amplement de problèmes métaphysiques que nous croyons dépourvus d’intérêt ; en revanche, il ne se place jamais à des points de vue, critiques ou pratiques, que nous tenons pour très intéressants. Puis, la doctrine du Lehrbuch est raisonnable, mais elle manque de vigueur et d’originalité. Enfin, le Lehrbuch ne s’adresse pas au grand public ; il reste inaccessible (et à cause de la langue et à cause de la forme) à l’immense majorité du public français. Cela suffit à justifier le dessein que nous avons formé d’écrire le présent ouvrage au lieu de recommander simplement celui de M. Bernheim[18].
[14] P. Guiraud, dans la Revue des Deux Mondes, 1er mars 1896, p. 75.
[15] E. Renan a dit quelques-unes des choses les plus justes et les plus fortes qui aient été dites sur les sciences historiques dans L’Avenir de la science (Paris, 1890, in-8), écrit en 1848.
[16] Quelques-unes des remarques les plus ingénieuses, les plus topiques, et de la portée la plus générale sur la méthode des sciences historiques, ont été formulées jusqu’ici, non dans les livres de méthodologie, mais dans les revues — dont la Revue critique d’histoire et de littérature est le type — consacrées à la critique des livres nouveaux d’histoire et d’érudition. C’est un exercice extrêmement salutaire que de parcourir la collection de la Revue critique, fondée, à Paris, en 1867, « pour imposer le respect de la méthode, pour exécuter les mauvais livres, pour réprimer les écarts et le travail inutile ».
[17] La 1re édition du Lehrbuch est de 1859.