III. Il y aura lieu, d’ailleurs, de pratiquer la critique de restitution jusqu’à ce que l’on possède le texte exact de tous les documents historiques. Dans l’état actuel de la science, peu de travaux sont plus utiles que ceux qui mettent au jour de nouveaux textes ou qui purifient des textes connus. Publier, conformément aux règles de la critique, des documents inédits, ou, jusqu’à présent, mal publiés, c’est rendre aux études historiques un service essentiel. Dans tous les pays, d’innombrables Sociétés savantes consacrent à cette œuvre capitale la plus grande partie de leurs ressources et de leur activité. Mais, à raison de l’immense quantité des textes à critiquer[78] et des soins minutieux qu’exigent les opérations de la critique verbale[79], le travail de publication et de restitution n’avance que lentement. Avant que tous les textes intéressants pour l’histoire du moyen âge et des temps modernes aient été édités ou réédités secundum artem, beaucoup de temps s’écoulera, même en supposant que le train, relativement rapide, dont on va depuis quelques années, soit encore accéléré[80].
[78] On s’est souvent demandé si tous les textes valent la peine d’être « établis » et publiés. « Parmi nos anciens textes [de la littérature française du moyen âge], dit M. J. Bédier, que convient-il de publier ? Tout. Tout ? dira-t-on. Ne chancelons-nous pas déjà sous le faix des documents ?… Voici la raison qui exige la publication intégrale. Aussi longtemps que tant de manuscrits resteront devant nous, clos et mystérieux, ils nous solliciteront comme s’ils recelaient le mot de toutes les énigmes ; ils entraveront, pour tout esprit sincère, l’essor des inductions. Il convient de les publier, ne serait-ce que pour s’en débarrasser et pour qu’il soit possible à l’avenir d’en faire table rase… » (Revue des Deux Mondes, 15 févr. 1894, p. 910.) — Tous les documents doivent être inventoriés, nous l’avons dit ([p. 15]), afin d’éviter que les travailleurs aient toujours à craindre d’en ignorer qui leur seraient utiles. Mais, dans tous les cas où une analyse sommaire suffit à faire connaître le contenu du document, si la forme de ce document n’a pas d’intérêt, la publication in extenso ne sert à rien. Il ne faut pas s’encombrer : tous les documents seront un jour analysés ; quantité de documents ne seront jamais publiés.
[79] Les éditeurs de textes rendent souvent leur tâche encore plus longue et plus difficile qu’elle ne l’est en s’imposant, sous prétexte d’éclaircissements, des commentaires. Ils auraient intérêt à en faire l’économie et à se dispenser de toute annotation qui n’appartient pas à l’« appareil critique » proprement dit. Voir, sur ce point, Th. Lindner, Ueber die Herausgabe von geschichtlichen Quellen, dans les Mittheilungen des Instituts für oesterreichzsche Geschichtsforschung, XVI, 1895, p. 501 et suiv.
[80] Il suffit, pour s’en rendre compte, de comparer ce qui a été fait jusqu’ici par les Sociétés les plus actives, telles que la Société des Monumenta Germaniæ historica et l’Instituto storico italiano, avec ce qui leur reste à faire. — La plupart des documents les plus anciens et les plus difficiles à restituer, qui ont exercé depuis longtemps la sagacité des érudits, ont été mis dans un état relativement satisfaisant. Mais d’immenses besognes matérielles sont encore à accomplir.
CHAPITRE III
CRITIQUE DE PROVENANCE
Il serait absurde de chercher des renseignements sur un fait dans les papiers de quelqu’un qui n’en a rien su, ni rien pu savoir. Il faut donc se demander tout d’abord, quand on est en présence d’un document : « D’où vient-il ? quel en est l’auteur ? quelle en est la date ? » — Un document dont l’auteur, la date, le lieu d’origine, la provenance, en un mot, sont totalement inconnaissables, n’est bon à rien.
Cette vérité, qui paraît élémentaire, n’a été pleinement reconnue que de nos jours. Telle est l’ἀκρισία naturelle des hommes que ceux qui, les premiers, ont pris l’habitude de s’informer de la provenance des documents avant de s’en servir, en ont conçu (et ont eu le droit d’en concevoir) de la fierté.
La plupart des documents modernes portent une indication précise de leur provenance : de nos jours, les livres, les articles de journal, les pièces officielles et même les écrits privés sont, en général, datés et signés. Beaucoup de documents anciens, sont, au contraire, mal localisés, anonymes et sans date.
La tendance spontanée de l’esprit humain est d’ajouter foi aux indications de provenance, lorsqu’il y en a. Sur la couverture et dans la préface des Châtiments, Victor Hugo s’en dit l’auteur : c’est donc que Victor Hugo est l’auteur des Châtiments. Voici, dans un musée, un tableau non signé, mais dont le cadre est orné, par les soins de l’administration, d’une planchette où se lit le nom de Léonard de Vinci : ce tableau est de Léonard de Vinci. On trouve sous le nom de saint Bonaventure, dans les Extraits des poètes chrétiens de M. Clément, dans la plupart des éditions des « Œuvres » de saint Bonaventure et dans un grand nombre de manuscrits du moyen âge, un poème intitulé Philomena : le poème intitulé Philomena est de saint Bonaventure, et « on y recueille de précieuses notes sur l’âme même » de ce saint homme[81]. Vrain-Lucas apportait à M. Chasles des autographes de Vercingétorix, de Cléopâtre et de sainte Marie-Madeleine, dûment signés et paraphés[82] : voilà, pensait M. Chasles, des autographes de Vercingétorix, de Cléopâtre et de sainte Marie-Madeleine. — Nous sommes ici en présence d’une des formes les plus générales, et en même temps les plus tenaces, de la crédulité publique.