[81] R. de Gourmont, Le Latin mystique (Paris, 1891, in-8), p. 258.
[82] Voir ces prétendus autographes à la Bibl. nat., nouv. acq. fr., no 709.
L’expérience et la réflexion ont montré la nécessité de réduire par la méthode ces mouvements instinctifs de confiance. Les autographes de Vercingétorix, de Cléopâtre et de Marie-Madeleine avaient été composés par Vrain-Lucas. Le Philomena, attribué par les scribes du moyen âge tantôt à saint Bonaventure, tantôt à Louis de Grenade, tantôt à John Hoveden, tantôt à John Peckham, n’est peut-être d’aucun de ces auteurs, et il n’est certainement pas du premier. D’insignes pauvretés ont été affublées, sans l’ombre d’une preuve, dans les plus célèbres musées d’Italie, du glorieux nom de Léonard. D’autre part, il est très vrai que Victor Hugo est l’auteur des Châtiments. — Concluons que les indications les plus formelles de provenance ne sont jamais suffisantes par elles-mêmes. Ce ne sont que des présomptions, fortes ou faibles : très fortes, en général, quand il s’agit de documents modernes, souvent très faibles quand il s’agit de documents anciens. Il en est de postiches, collées sur des œuvres insignifiantes pour en rehausser la valeur, ou sur des œuvres considérables pour glorifier quelqu’un, ou bien avec l’intention de mystifier la postérité, ou pour cent autres motifs, qu’il est aisé d’imaginer et dont on a dressé la liste[83] : la littérature « pseudépigraphe » de l’antiquité et du moyen âge est énorme. Il y a en outre des documents entièrement « faux » ; les faussaires qui les ont fabriqués les ont, naturellement, munis d’indications très précises de leur provenance supposée. — Donc il faut contrôler. — Mais comment ? — On contrôle la provenance apparente des documents, lorsqu’elle est suspecte, par la méthode même qui sert à déterminer, autant que possible, celle des documents dépourvus de toute indication d’origine. Les procédés sont les mêmes dans les deux cas, qu’il n’est pas nécessaire, par conséquent, de distinguer davantage.
[83] F. Blass a énuméré les principaux de ces motifs, au sujet de la littérature pseudépigraphe de l’antiquité. (O. c., p. 269 et suiv.)
I. Le principal instrument de la critique de provenance est l’analyse interne du document considéré, faite en vue d’y relever tous les indices propres à renseigner sur l’auteur, sur le temps et sur le pays où il a vécu.
On examine d’abord l’écriture du document : saint Bonaventure est né en 1221 ; si des poèmes attribués à saint Bonaventure se lisent dans des manuscrits exécutés au XIe siècle, ce sera une excellente preuve que l’attribution n’est pas fondée : tout document dont il existe une copie en écriture du XIe siècle ne peut pas être postérieur au XIe siècle. — On examine la langue : certaines formes n’ont été employées qu’en certains lieux et à certaines dates. La plupart des faussaires sont trahis par leur ignorance à cet égard : des mots, des tournures modernes leur échappent ; on a pu établir que des inscriptions phéniciennes, trouvées dans l’Amérique du Sud, étaient antérieures à telle dissertation allemande sur un point de syntaxe phénicienne. — On examine les formules, s’il s’agit d’actes publics. Un document qui se présente comme un diplôme mérovingien et qui n’offre pas les formules ordinaires des diplômes mérovingiens authentiques est faux. — On note enfin toutes les données positives qui se trouvent dans le document : faits mentionnés, allusions à des faits. Lorsque ces faits sont connus d’ailleurs, par des sources qui n’ont pas pu être à la disposition d’un faussaire, la sincérité du document est établie, et la date en est approximativement fixée entre le fait le plus récent dont l’auteur a eu connaissance et le fait le plus voisin de celui-là qu’il aurait sans doute mentionné s’il l’avait connu. On argumente aussi de ce que certains faits sont signalés avec prédilection, et de ce que certaines opinions sont exprimées, pour reconstituer par conjecture la condition, le milieu et le caractère de l’auteur.
L’analyse interne d’un document, pourvu qu’elle soit faite avec soin, fournit en général des notions suffisantes sur sa provenance. La comparaison méthodique entre les divers éléments des documents analysés et les éléments correspondants des documents similaires dont la provenance est certaine a permis de démasquer un très grand nombre de faux[84], et de préciser les circonstances où la plupart des documents sincères ont été produits.
[84] E. Bernheim (o. c., p. 243 et suiv.) donne une liste considérable de documents faux, aujourd’hui reconnus pour tels. Il suffit de rappeler ici quelques mystifications fameuses : Sanchoniathon, Clotilde de Surville, Ossian. — Depuis la publication du livre de M. Bernheim, quelques documents célèbres, nullement soupçonnés jusque-là, ont encore été rayés de la liste des documents à consulter. Voir notamment A. Piaget, la Chronique des chanoines de Neuchâtel (Neuchâtel, 1896, in-8).
On complète et on vérifie les résultats obtenus par l’analyse interne en recueillant tous les renseignements extérieurs, relatifs au document soumis à la critique, qui peuvent se trouver dispersés dans des documents de la même époque ou plus récents : citations, détails biographiques sur l’auteur, etc. Il est quelquefois significatif qu’il n’existe aucun renseignement de ce genre : le fait qu’un soi-disant diplôme mérovingien n’ai été cité par personne avant le XVIIe siècle et n’ait jamais été vu que par un érudit du XVIIe siècle, convaincu d’avoir commis des fraudes, donne à penser qu’il est moderne.
II. Nous avons envisagé jusqu’ici le cas le plus simple, où le document considéré est l’ouvrage d’un seul auteur. Mais de nombreux documents ont reçu, à différentes époques, des additions qu’il importe de distinguer du texte primitif, afin de ne pas attribuer à X, auteur du texte, ce qui est d’Y ou de Z, ses collaborateurs imprévus[85]. — Il y a deux sortes d’additions : l’interpolation et la continuation. — Interpoler, c’est insérer dans un texte des mots ou des phrases qui n’étaient pas dans le manuscrit de l’auteur[86]. Les interpolations sont d’ordinaire accidentelles, dues à la négligence des copistes et s’expliquent par l’introduction dans le texte de gloses interlinéaires ou d’annotations marginales ; mais, parfois, c’est volontairement que quelqu’un a ajouté (ou substitué) aux phrases de l’auteur des phrases de son cru, avec le dessein de compléter, d’embellir ou d’accentuer. Si nous avions le manuscrit où l’interpolation volontaire a été faite, les surcharges et les grattages la décèleraient tout de suite. Mais, presque toujours, le premier exemplaire interpolé est perdu ; et, dans les copies qui en dérivent, toute trace matérielle d’addition (ou de substitution) a disparu. — Il est inutile de définir les continuations. On sait que beaucoup de chroniques du moyen âge ont été « continuées » par diverses mains sans qu’aucun des continuateurs successifs ait pris soin de déclarer où commence, où finit son travail propre.