[85] Quand les modifications du texte primitif sont du fait de l’auteur lui-même, ce sont des « remaniements ». L’analyse interne et la comparaison d’exemplaires appartenant aux différentes éditions du document les accusent.
[86] Voir F. Blass, o. c., p. 254 et suiv.
Les interpolations et les continuations se distinguent sans effort, au cours des opérations nécessaires pour restituer la teneur d’un document dont il existe plusieurs exemplaires, lorsque quelques-uns de ces exemplaires reproduisent le texte primitif, antérieur à toute addition. Mais si tous les exemplaires remontent à des copies déjà interpolées ou continuées, il faut recourir à l’analyse interne. Le style de toutes les parties du document est-il uniforme ? le même esprit y règne-t-il d’un bout à l’autre ? n’y a-t-il pas des contradictions, des hiatus dans la suite des idées ? — En pratique, lorsque les continuateurs et les interpolateurs ont eu une personnalité et des intentions tranchées, on réussit, au moyen de l’analyse, à isoler le document primitif comme avec des ciseaux. Mais, lorsque tout est flou, on n’aperçoit pas bien les points de suture ; en ce cas il est plus sage de l’avouer que de multiplier les hypothèses.
III. L’œuvre de la critique de provenance n’est pas achevée dès que le document est localisé, précisément ou approximativement, dans le temps et dans l’espace, et que l’on sait enfin sur l’auteur ou les auteurs tout ce que l’on peut savoir[87]. Voici un livre : suffit-il, pour connaître la « provenance » des renseignements qui s’y trouvent, c’est-à-dire pour être en mesure d’en apprécier la valeur, de savoir qu’il a été composé en 1890, à Paris, par un tel ? Supposons qu’un tel ait copié servilement (sans le citer) un ouvrage antérieur, écrit en 1850. Pour les parties empruntées, ce n’est pas un tel, c’est l’auteur de 1850 qui, seul, est responsable et garant. Or, de nos jours, le plagiat, prohibé par la loi et tenu pour déshonorant, est rare : autrefois, c’était une habitude, acceptée et impunie. Beaucoup de documents historiques, en apparence originaux, ne font que refléter (sans le dire) des documents plus anciens, et les historiens sont exposés, de ce chef, à des déconvenues singulières. Des passages d’Eginhard, chroniqueur du IXe siècle, sont empruntés à Suétone : il n’y a rien à en faire pour l’histoire du IXe siècle ; que serait-il arrivé, cependant, si l’on ne s’en était pas aperçu ? Un événement est attesté trois fois, par trois chroniqueurs ; mais ces trois attestations, dont on admire la concordance, n’en font qu’une, s’il est constaté que deux des trois chroniqueurs ont copié le troisième, ou que les récits parallèles des trois chroniques ont été puisés à la même source. Des lettres pontificales, des diplômes impériaux du moyen âge contiennent des tirades éloquentes que l’on ne doit pas prendre au sérieux : elles étaient, en effet, de style, et c’est dans des formulaires de chancellerie que les rédacteurs de ces lettres et de ces diplômes les ont textuellement copiées.
[87] Peu importe, en principe, que l’on ait réussi ou que l’on n’ait pas réussi à découvrir le nom de l’auteur. On lit cependant dans l’Histoire littéraire de la France (XXVI, p. 388) : « Nous avons négligé les sermons anonymes : ces œuvres trop faciles n’ont vraiment pas d’importance pour l’histoire littéraire quand les auteurs n’en sont pas connus. » Quand les auteurs sont nominativement connus, en ont-elles davantage ?
Il appartient à la critique de provenance de discerner, autant que possible, les sources dont se sont servis les auteurs de documents.
Le problème à résoudre ici n’est pas sans analogie avec celui de la restitution des textes, dont il a été parlé plus haut. Dans les deux cas, en effet, on procède en partant de ce principe que les leçons identiques ont une source commune : plusieurs scribes, transcrivant un texte, ne feront pas exactement les mêmes fautes aux mêmes endroits ; plusieurs écrivains, racontant les mêmes faits, ne se seront pas placés, pour les voir, aux mêmes points de vue, et ne diront pas exactement les mêmes choses dans les mêmes termes. A cause de l’extrême complexité des événements historiques, il est tout à fait invraisemblable que deux observateurs indépendants les aient rapportés de la même façon. On s’attache à former des familles de documents, de la même manière que l’on forme des familles de manuscrits. On aboutit pareillement à dresser des tableaux généalogiques.
Les examinateurs qui corrigent les compositions des candidats au baccalauréat ont quelquefois à s’apercevoir que les « copies » de deux candidats (placés l’un à côté de l’autre) ont un air de famille. S’il leur plaît de rechercher quelle est celle dont l’autre dérive, ils le reconnaissent aisément, en dépit des petits artifices (modifications légères, amplifications, résumés, additions, suppressions, transpositions) que le plagiaire a multipliés pour dépister les soupçons. Leurs erreurs communes suffisent à dénoncer les deux coupables ; des maladresses, et surtout les erreurs propres au plagiaire qui ont leur source dans une particularité de la copie du complaisant, révèlent le plus coupable. — De même, soient deux documents anciens : quand l’auteur de l’un a copié l’autre sans intermédiaire, il est en général très aisé d’établir la filiation ; que l’on abrège ou que l’on délaie, on se trahit presque toujours, en plagiant, par quelque endroit[88].
[88] Dans des cas très favorables, on est arrivé quelquefois à déterminer, par l’examen des confusions commises par le plagiaire, jusqu’à l’espèce d’écriture, jusqu’au format et à la disposition matérielle du manuscrit-source qu’il avait sous les yeux. Les démonstrations de la « critique des sources » sont quelquefois appuyées, comme celles de la « critique des textes », par l’évidence paléographique.
Quand trois documents sont apparentés, leurs relations mutuelles sont déjà, en certains cas, plus difficiles à spécifier. Soient A, B et C. Supposons que A soit la source commune : il est possible que A ait été copié séparément par B et par C ; que C n’ait connu la source commune que par l’intermédiaire de B ; que B n’ait connu la source commune que par l’intermédiaire de C. Si B et C ont abrégé la source commune de deux manières différentes, ces copies partielles sont sûrement indépendantes. Lorsque B et C dépendent l’un de l’autre, on est ramené au cas le plus simple, celui du paragraphe précédent. Mais supposons que l’auteur de C ait combiné A et B ; que d’ailleurs A ait été déjà utilisé par B : les relations généalogiques s’entrecroisent et s’obscurcissent. — Bien autrement compliqués encore sont les cas où l’on est en présence de quatre, cinq documents apparentés, ou davantage ; car le nombre des combinaisons possibles augmente très rapidement. — Toutefois, pourvu qu’il n’y ait pas trop d’intermédiaires perdus, la critique réussit à débrouiller les rapports à force de rapprochements et d’ingénieuse patience, par le simple jeu de comparaisons indéfiniment répétées. Des érudits modernes (M. B. Krusch, par exemple, qui s’est occupé surtout des écrits hagiographiques de l’époque mérovingienne) ont récemment construit, de la sorte, des généalogies d’une précision et d’une solidité parfaites[89].