[89] Les travaux de M. Julien Haver, réunis dans le tome de ses Œuvres (Questions mérovingiennes, Paris, 1896, in-8) sont considérés comme des modèles. Des problèmes très difficiles y sont résolus avec une élégance irréprochable. — La lecture des mémoires où M. L. Delisle s’est attaché à élucider des questions de provenance est aussi très profitable. — Les questions de cet ordre sont celles où triomphent les érudits les plus habiles.

Les résultats de la critique de provenance, en tant qu’elle s’applique à établir la filiation des documents, sont de deux sortes. — D’une part, elle reconstitue des documents perdus. Deux chroniqueurs, B et C, ont-ils utilisé, chacun de leur côté, une source commune, X, qui ne se retrouve pas ? Il sera possible de ce faire une idée de X en détachant et en recollant les extraits encastrés dans B et dans C, tout de même que l’on se fait une idée d’un manuscrit perdu en rapprochant les copies partielles qui en ont été conservées. — D’autre part, la critique de provenance ruine l’autorité d’une foule de documents « authentiques », c’est-à-dire non suspects de falsification, en prouvant qu’ils sont dérivés, qu’ils valent ce que valent leurs sources, et que, quand ils embellissent leurs sources par des détails de fantaisie ou des phrases de rhétorique, ils ne valent rien du tout. En Allemagne, et en Angleterre, les éditeurs de documents ont pris l’excellente habitude d’imprimer en petits caractères les passages empruntés, en caractères plus gros les passages originaux ou dont la source est inconnue. Grâce à cette pratique, on voit au premier coup d’œil que des chroniques renommées, souvent citées (bien à tort), sont des compilations, sans valeur par elles-mêmes : c’est ainsi que les Flores historiarum du soi-disant Mathieu de Westminster, la plus populaire peut-être des chroniques anglaises du moyen âge, sont presque entièrement tirés des ouvrages originaux de Wendover et de Mathieu de Paris[90].

[90] Voir l’édition de H. R. Luard (t. I, London, 1890, in-8), dans les Rerum britannicarum medii ævi scriptores. — Les Flores historiarum de Mathieu de Westminster figurent à l’« Index » romain, à cause des passages empruntés aux Chronica majora de Mathieu de Paris, tandis que les Chronica majora elles-mêmes ont échappé à la censure.

IV. La critique de provenance garantit les historiens d’erreurs énormes. Les résultats qu’elle obtient sont saisissants. Les services qu’elle a rendus en éliminant des documents faux, en dénonçant de fausses attributions, en déterminant les conditions où sont nés des documents que le temps avait défigurés et en les rapprochant de leurs sources[91], — ces services sont si grands qu’elle est aujourd’hui considérée comme « la critique » par excellence. On dit couramment d’un historien qu’il « manque de critique » lorsqu’il ne sent point la nécessité de distinguer entre les documents, qu’il ne se méfie jamais des attributions traditionnelles, et qu’il accepte, comme s’il craignait d’en perdre un seul, tous les renseignements, anciens et modernes, bons et mauvais, d’où qu’ils viennent[92].

[91] Il serait instructif de dresser la liste des ouvrages historiques célèbres, comme l’Histoire de la conquête de l’Angleterre par les Normands, d’Augustin Thierry, dont l’autorité a été tout à fait ruinée, depuis que la provenance de leurs sources a été étudiée. — Rien n’amuse davantage la galerie que de voir un historien convaincu d’avoir appuyé une théorie sur des documents falsifiés. S’être laissé tromper en prenant au sérieux des documents qui n’en sont pas, rien n’est plus propre à couvrir un historien de confusion.

[92] Une des formes les plus grossières (et les plus répandues) du « manque de critique » est celle qui consiste à employer comme des documents et sur le même pied que des documents, ce que les auteurs modernes ont dit à propos des documents. Les novices ne distinguent pas assez, dans les affirmations des auteurs modernes, ce qui est ajouté aux sources originales de ce qui en provient.

On a raison : mais il ne faut pas se contenter de cette forme de la critique, et il ne faut pas en abuser.

Il ne faut pas en abuser. — L’extrême méfiance, en ces matières, a des effets presque aussi fâcheux que l’extrême crédulité. Le P. Hardouin, qui attribuait à des moines du moyen âge les œuvres de Virgile et d’Horace, n’était pas moins ridicule que la victime de Vrain-Lucas. C’est abuser des procédés de la critique de provenance que de les appliquer, comme on l’a fait, pour le plaisir, à tort et à travers. Les maladroits qui s’en sont servis pour arguer de faux des documents excellents, comme les écrits de Hroswitha, le Ligurinus et la bulle Unam Sanctam[93], ou pour établir, entre certaines « Annales », des filiations imaginaires, d’après des indices superficiels, les auraient discrédités, si c’était possible. — Et puis, il est louable de réagir contre ceux qui ne mettent jamais en question la provenance des documents ; mais c’est aller trop loin que de s’intéresser exclusivement, par réaction, aux périodes de l’histoire dont les documents sont de provenance incertaine. Les documents de l’histoire moderne et contemporaine ne sont pas moins dignes d’intérêt que ceux de l’antiquité ou du haut moyen âge, parce que leur provenance apparente, étant presque toujours la vraie, ne soulève point de ces délicats problèmes d’attribution où se déploie la virtuosité des critiques[94].

[93] Voir une liste d’exemples dans le Handbuch de E. Bernheim, p. 283, 289.

[94] C’est parce qu’il est nécessaire de soumettre les documents de l’histoire de l’antiquité et du moyen âge à la critique de provenance la plus sévère que l’étude de l’antiquité et du moyen âge passe pour plus « scientifique » que celle des temps modernes. Elle n’est que plus encombrée de difficultés préliminaires.