SECTION II
CRITIQUE INTERNE
CHAPITRE VI
CRITIQUE D’INTERPRÉTATION (HERMÉNEUTIQUE)
I. Quand un zoologiste décrit la forme et la longueur d’un muscle, quand un physiologiste présente le tracé d’un mouvement, on peut accepter en bloc leurs résultats parce qu’on sait par quelle méthode, par quels instruments, par quel système de notation ils les ont obtenus[131]. Mais quand Tacite dit des Germains : Arva per annos mutant, on ne sait d’avance ni s’il a correctement procédé pour se renseigner, ni même en quel sens il a pris les mots arva et mutant ; il faut pour s’en assurer une opération préalable[132]. Cette opération est la critique interne.
[131] Les sciences d’observation ont besoin aussi d’une espèce de critique. On n’admet pas sans vérification les observations du premier venu ; on n’accepte que les résultats obtenus par les gens qui « savent travailler ». Mais cette critique se fait en bloc et d’un seul coup, elle porte sur l’auteur, non sur ses travaux ; au contraire la critique historique est obligée d’opérer en détail sur chacune des parties du document.
[132] Cf. ci-dessus, liv. II, chap. V, [p. 90].
La critique est destinée à discerner dans le document ce qui peut être accepté comme vrai. Or le document n’est que le résultat dernier d’une longue série d’opérations dont l’auteur ne nous fait pas connaître le détail. Observer ou recueillir les faits, concevoir les phrases, écrire les mots, toutes ces opérations, distinctes les unes des autres, peuvent n’avoir pas été faites avec la même correction. Il faut donc analyser le produit de ce travail de l’auteur pour distinguer quelles opérations ont été incorrectes, afin de n’en pas accepter les résultats. Ainsi l’analyse est nécessaire à la critique ; toute critique commence par une analyse.
Pour être logiquement complète l’analyse devrait reconstituer toutes les opérations que l’auteur a dû faire et les examiner une à une, afin de chercher si chacune a été faite correctement. Il faudrait repasser par tous les actes successifs qui ont produit le document, depuis le moment où l’auteur a vu le fait qui est l’objet du document jusqu’au mouvement de sa main qui a tracé les lettres du document ; ou plutôt il faudrait remonter en sens inverse, échelon par échelon, depuis le mouvement de la main jusqu’à l’observation. Cette méthode serait si longue et si fastidieuse que personne n’aurait le temps ni la patience de l’appliquer.
La critique interne n’est pas, comme la critique externe, un instrument qu’on puisse manier pour le plaisir de le manier[133] ; elle ne procure aucune jouissance directe, parce qu’elle ne résout définitivement aucun problème. On ne la pratique que par nécessité et on cherche à la réduire au strict minimum. L’historien le plus exigeant s’en tient à une méthode abrégée qui concentre toutes les opérations en deux groupes : 1o l’analyse du contenu du document et la critique positive d’interprétation, nécessaires pour s’assurer de ce que l’auteur a voulu dire ; 2o l’analyse des conditions où le document s’est produit et la critique négative, nécessaires pour contrôler les dires de l’auteur. Encore ce dédoublement du travail critique n’est-il pratiqué que par une élite. La tendance naturelle, même des historiens qui travaillent avec méthode, est de lire le texte avec la préoccupation d’y trouver directement des renseignements, sans penser à se représenter exactement ce que l’auteur a eu dans l’esprit[134]. Cette pratique est excusable tout au plus pour les documents du XIXe siècle, écrits par des hommes dont la langue et la façon de penser nous sont familières, dans les cas où une seule interprétation est possible. Elle devient dangereuse dès que les habitudes de langage ou de pensée de l’auteur s’écartent de celles de l’historien qui le lit ou que le sens du texte n’est pas évident et incontestable. Quiconque, lisant un texte, n’est pas occupé exclusivement de le comprendre, arrive forcément à le lire à travers ses impressions[135] ; dans le document il est frappé par les phrases ou les mots qui répondent à ses propres conceptions ou s’accordent avec l’idée a priori qu’il s’est formée des faits ; sans même s’en apercevoir, il détache ces phrases ou ces mots et en forme un texte imaginaire qu’il met à la place du texte réel de l’auteur[136].
[134] Taine paraît avoir procédé ainsi dans les Origines de la France contemporaine, t. II, la Révolution ; il avait fait des extraits de ses documents inédits et en a inséré un grand nombre dans son ouvrage, mais on ne voit pas qu’il en eût fait d’abord l’analyse méthodique pour en déterminer le sens.