[135] L’allemand a un mot très exact pour rendre ce phénomène, hineinlesen ; le français n’a pas d’expression équivalente.
[136] Fustel de Coulanges explique très clairement le danger de cette méthode. « Quelques érudits commencent par se faire une opinion… et ce n’est qu’après cela qu’ils lisent les textes. Ils risquent fort de ne pas les comprendre ou de les comprendre à faux. C’est qu’en effet entre le texte et l’esprit prévenu qui le lit il s’établit une sorte de conflit inavoué ; l’esprit se refuse à saisir ce qui est contraire à son idée, et le résultat ordinaire de ce conflit n’est pas que l’esprit se rende à l’évidence du texte, mais plutôt que le texte cède, plie et s’accommode à l’opinion préconçue par l’esprit… Mettre ses idées personnelles dans l’étude des textes, c’est la méthode subjective. On croit regarder un objet, et c’est sa propre idée que l’on regarde. On croit observer un fait, et ce fait prend tout de suite la couleur et le sens que l’esprit veut qu’il ait. On croit lire un texte et les phrases de ce texte prennent une signification particulière suivant l’opinion antérieure qu’on s’en était faite. Cette méthode subjective est ce qui a jeté le plus de trouble dans l’histoire de l’époque mérovingienne… C’est qu’il ne suffisait pas de lire les textes, il fallait les lire avant d’avoir arrêté sa conviction. » (Monarchie franque, p. 31.) — Pour la même raison Fustel condamnait la prétention de lire un document à travers un autre document ; il protestait contre l’usage d’expliquer la Germanie de Tacite par les Lois barbares. Voir dans la Revue des questions historiques, 1887, t. I, la leçon de méthode, De l’analyse des textes historiques, donnée à propos d’un commentaire de Grégoire de Tours par M. Monod. « C’est par l’analyse exacte de chaque document que l’historien doit commencer son travail… L’analyse d’un texte… consiste à établir le sens de chaque mot, à dégager la vraie pensée de celui qui a écrit… Au lieu de chercher le sens de chaque phrase de l’historien et la pensée qu’il y a mise, il [M. Monod] commente chaque phrase à l’aide de ce qui se trouve ou dans Tacite ou dans la loi salique… Il faut bien s’entendre sur l’analyse. Beaucoup en parlent, peu la pratiquent… Elle doit, par une étude attentive de chaque détail, dégager d’un texte tout ce qui s’y trouve ; elle ne doit pas y introduire ce qui ne s’y trouve pas. » — Après avoir lu ces excellents conseils il sera instructif de lire la réponse de M. Monod (dans la Revue historique) ; on y verra que Fustel lui-même n’a pas toujours pratiqué la méthode qu’il recommande.
II. Ici, comme toujours en histoire, la méthode consiste à résister au premier mouvement. Il faut se pénétrer de ce principe, évident mais souvent oublié, qu’un document ne contient que les idées de l’homme qui l’a écrit et il faut se faire une règle de commencer par comprendre le texte en lui-même, avant de se demander ce qu’on en peut tirer pour l’histoire. Ainsi on arrive à cette règle générale de méthode : l’étude de tout document doit commencer par une analyse du contenu sans autre but que de déterminer la pensée réelle de l’auteur.
Cette analyse est une opération préalable, séparée et indépendante. L’expérience engage, ici comme pour les travaux d’érudition[137], à adopter le système des fiches. Chaque fiche recevra l’analyse, soit d’un document, soit d’une partie distincte d’un document, soit d’un épisode d’un récit ; l’analyse devra indiquer, non seulement le sens général du texte, mais, autant que possible, le but et la conception de l’auteur. On fera bien de reproduire textuellement les expressions qui sembleront caractéristiques de la pensée de l’auteur.
Il peut suffire parfois d’avoir analysé le texte mentalement : on n’a pas toujours besoin d’écrire matériellement une fiche d’ensemble ; on se bornera alors à noter les traits dont on croit pouvoir tirer parti. — Mais contre le danger toujours présent de mettre son impression à la place du texte, il n’existe qu’une précaution sûre ; aussi fera-t-on bien de l’ériger en règle : s’astreindre à ne faire des extraits ou des analyses partielles d’un document qu’après en avoir fait une analyse d’ensemble[138], sinon matérielle, du moins mentale.
[138] Un travailleur spécial peut se charger de l’analyse ; c’est ce qui arrive dans le cas des regestes et des catalogues d’actes ; si le travail d’analyse a été fait correctement par le fabricant de regestes, il devient inutile de le refaire.
Analyser un document, c’est discerner et isoler toutes les idées exprimées par l’auteur. L’analyse se ramène ainsi à la critique d’interprétation.
L’interprétation passe par deux degrés, le sens littéral et le sens réel.
III. Déterminer le sens littéral d’un texte est une opération linguistique ; aussi a-t-on classé la Philologie (Sprachkunde) parmi les sciences auxiliaires de l’histoire. Pour comprendre un texte, il faut d’abord en connaître la langue. Mais la connaissance générale de la langue ne suffit pas. Pour interpréter Grégoire de Tours, ce n’est pas assez de savoir en général le latin ; il faut encore une interprétation historique spéciale pour adapter cette connaissance générale au latin de Grégoire de Tours.