La tendance naturelle est d’attribuer à un même mot le même sens partout où on le rencontre. Instinctivement on traite la langue comme un système fixe de signes. C’est en effet le caractère des signes créés exprès pour l’usage scientifique, l’algèbre, la nomenclature chimique ; là, toute expression a un sens précis, qui est unique, absolu et invariable ; elle exprime une idée analysée et définie exactement et elle n’en exprime qu’une, toujours la même, à quelque endroit qu’elle soit placée, quel que soit l’auteur qui l’emploie. Mais la langue vulgaire, dans laquelle sont écrits les documents, est une langue flottante ; chaque mot exprime une idée complexe et mal définie ; il a des sens multiples, relatifs et variables ; un même mot signifie plusieurs choses différentes ; il prend un sens différent dans un même auteur suivant les autres mots qui l’entourent ; il change de sens d’un auteur à un autre et dans le cours du temps. Vel signifie toujours ou en latin classique, il signifie et à certaines époques du moyen âge ; suffragium, qui veut dire suffrage en latin classique, prend au moyen âge le sens de secours. Il faut donc apprendre à résister à cet instinct qui nous porte à expliquer toutes les expressions d’un texte par le sens classique ou le sens habituel. L’interprétation grammaticale, fondée sur les règles générales de la langue, doit être complétée par l’interprétation historique fondée sur l’examen du cas particulier.

La méthode consiste à établir le sens spécial des mots dans le document ; elle repose sur quelques principes très simples.

1o La langue change par une évolution continue. Chaque époque a sa langue propre qu’on doit traiter comme un système spécial de signes. Pour comprendre un document, on doit donc savoir la langue du temps, c’est-à-dire le sens des mots et des tournures à l’époque où le texte a été écrit. — Le sens d’un mot se détermine en réunissant les passages où il est employé : il s’en trouve presque toujours quelqu’un où le reste de la phrase ne laisse aucun doute sur le sens[139]. C’est le rôle des dictionnaires historiques tels que le Thesaurus linguæ latinæ ou les Glossaires de Du Cange ; dans ces répertoires, l’article consacré à chaque mot est un recueil des phrases où le mot se rencontre, accompagnées d’une indication d’auteur qui fixe l’époque.

[139] On trouvera des modèles pratiques de ce procédé dans Deloche, la Trustis et l’antrustion royal, Paris, 1873, in-8, et surtout dans Fustel de Coulanges. Voir en particulier l’étude sur les mots marca (Recherches sur quelques problèmes d’histoire, p. 322-356), — mallus (ib., 372-402), — alleu (l’Alleu et le domaine rural, p. 149-170), — portio (ib., p. 239-252).

Quand la langue était déjà morte pour l’auteur du document et qu’il l’a apprise dans des écrits, — ce qui est le cas des textes latins du bas moyen âge, — il faut prendre garde que les mots peuvent être pris dans un sens arbitraire et n’avoir été choisis que pour faire une élégance : par exemple consul (comte), capite census (censitaire), agellus (grand domaine).

2o L’usage de la langue peut différer d’une région à une autre ; on doit donc connaître la langue du pays où le document a été écrit, c’est-à-dire les sens particuliers usités dans le pays.

3o Chaque auteur a une façon personnelle d’écrire, on doit donc étudier la langue de l’auteur, le sens particulier qu’il donnait aux mots[140]. C’est à quoi servent les lexiques de la langue d’un auteur, tels que le Lexicon Caesarianum de Meusel, où sont réunis tous les passages où il a employé chaque mot.

[140] La théorie et un exemple de ce procédé se trouvent dans Fustel de Coulanges, Recherches sur quelques problèmes d’histoire (p. 189-289), à propos des renseignements de Tacite sur les Germains. Voir surtout, p. 263-289, la discussion du célèbre passage sur le mode de culture des Germains.

4o Une expression change de sens suivant le passage où elle se trouve ; on doit donc interpréter chaque mot et chaque phrase non pas isolément, mais en tenant compte du sens général du morceau (le contexte). C’est la règle du contexte[141], règle fondamentale de l’interprétation. Elle implique qu’avant de faire usage d’une phrase d’un texte on a lu le texte dans son ensemble ; elle interdit de ramasser dans un travail moderne des citations, c’est-à-dire des lambeaux de phrase arrachés d’un passage où l’on ignore le sens spécial que leur donnait le contexte[142].

[141] Fustel de Coulanges la formule ainsi : « Il ne faut jamais isoler deux mots de leur contexte ; c’est le moyen de se tromper sur leur signification. » (Monarchie franque, p. 228, n. 1.)