[142] Voici comment Fustel condamne cette pratique : « Je ne parle pas des faux érudits qui citent de seconde main et se donnent tout au plus la peine de vérifier si la phrase qu’ils ont vue citée se trouve bien à l’endroit indiqué. Vérifier les citations est tout autre chose que lire les textes et les deux conduisent souvent à des résultats opposés. » Revue des questions historiques, 1887, t. I. — Voir aussi (l’Alleu…, p. 171-198) la leçon donnée à M. Glasson, à propos de la théorie de la communauté des terres ; c’est la discussion de 45 citations étudiées en tenant compte du contexte pour montrer qu’aucune n’a le sens admis par M. Glasson. On peut comparer la réponse : Glasson, les Communaux et le domaine rural à l’époque franque, Paris, 1890.
Ces règles, si on les appliquait avec rigueur, constituerait une méthode exacte d’interprétation, qui ne laisserait presque aucune chance d’erreur, mais qui exigerait une énorme dépense de temps. Quel travail s’il fallait pour chaque mot déterminer par une opération spéciale le sens dans la langue du temps, du pays, de l’auteur et dans le contexte ! C’est le travail qu’exige une traduction bien faite ; on s’y est résigné pour quelques ouvrages antiques d’une grande valeur littéraire ; pour la masse des documents historiques on s’en tient dans la pratique à un procédé abrégé.
Tous les mots ne sont pas également sujets à changer de sens ; la plupart conservent chez tous les auteurs et à toutes les époques un sens à peu près uniforme. On peut donc se contenter d’étudier spécialement les expressions qui, par leur nature, sont exposées à prendre des sens variables : 1o les expressions toutes faites qui, étant fixées, n’évoluent pas de même que les mots dont elles sont composées ; 2o et surtout, les mots qui désignent les choses sujettes par nature à évoluer : classes d’hommes (miles, colonus, servus) ; — institutions (conventus, justitia, judex) ; — usages (alleu, bénéfice, élection) ; — sentiments, objets usuels. Pour tous ces mots il serait imprudent de présumer la fixité de sens ; c’est une précaution indispensable de s’assurer en quel sens ils sont pris dans le texte à interpréter.
« Ces études de mots, dit Fustel de Coulanges, ont une grande importance dans la science historique. Un terme mal interprété peut être la source de grandes erreurs[143]. » Il lui a suffi en effet d’appliquer méthodiquement la critique d’interprétation à une centaine de mots pour renouveler l’étude des temps mérovingiens.
[143] C’est sa critique d’interprétation qui a fait toute l’originalité de Fustel, il n’a fait personnellement aucun travail de critique externe, et sa critique de sincérité et d’exactitude a été entravée par un respect pour les affirmations des anciens qui allait jusqu’à la crédulité.
IV. Après avoir analysé le document et déterminé le sens littéral des phrases, on n’est pas certain encore d’avoir atteint la véritable pensée de l’auteur. Il se peut qu’il ait pris quelques expressions dans un sens détourné ; cela arrive, pour plusieurs motifs très différents : l’allégorie ou le symbole, — la plaisanterie ou la mystification, — l’allusion ou le sous-entendu, — même la simple figure de langage (métaphore, hyperbole, litote)[144]. Dans tous ces cas il faut, à travers le sens littéral, percer jusqu’au sens réel que l’auteur a dissimulé volontairement sous une forme inexacte.
[144] Une difficulté parallèle se présente dans l’interprétation des monuments figurés ; les représentations ne doivent pas toutes être prises « à la lettre ». Darius, dans le monument de Behistoun, foule aux pieds les chefs vaincus ; c’est une métaphore. Les miniatures du moyen âge montrent des personnages couchés dans leur lit, une couronne sur la tête : c’est le symbole de leur rang royal, le peintre n’a pas voulu dire qu’ils gardaient leur couronne pour dormir.
La question est logiquement très embarrassante : il n’existe pas de criterium extérieur fixe pour reconnaître sûrement un sens détourné ; l’essence même de la mystification, devenue au XIXe siècle un genre littéraire, est d’effacer tous ces indices qui dénonceraient la plaisanterie. Dans la pratique on est moralement certain qu’un auteur n’emploie pas le sens détourné quand il tient surtout à être compris ; on court donc peu de risque de le rencontrer dans les documents officiels, les chartes et les récits historiques. Dans tous les cas la forme générale du document permet de présumer qu’il est écrit au sens littéral.
On doit au contraire s’attendre à des sens détournés quand l’auteur a eu d’autres préoccupations que d’être compris, ou qu’il a écrit pour un public qui pouvait comprendre ses allusions et ses sous-entendus, ou pour des initiés (religieux ou littéraires) qui devaient comprendre ses symboles et ses figures de langage. C’est le cas des textes religieux, des lettres privées et de toutes les œuvres littéraires, qui forment une forte part des documents sur l’antiquité. Aussi l’art de reconnaître et de déterminer le sens caché des textes a-t-il toujours tenu une large place dans la théorie de l’herméneutique[145] (c’est le nom grec de la critique d’interprétation), et dans l’exégèse des textes sacrés et des auteurs classiques.
[145] A. Bœckh, Encyclopædie und Methodologie der philologischen Wissenschaften 2 (1886), a donné une théorie de l’herméneutique, à laquelle E. Bernheim s’est contenté de se référer.