Les différentes façons d’introduire un sens détourné sous le sens littéral sont trop variées et dépendent de trop de conditions individuelles pour que l’art de les déterminer puisse être ramené à des règles générales. On ne peut guère formuler qu’un principe universel : quand le sens littéral est absurde, incohérent ou obscur, ou contraire aux idées de l’auteur ou aux faits connus de lui, on doit présumer un sens détourné.

Pour déterminer ce sens, on doit procéder comme pour établir la langue d’un auteur : on compare les passages où se trouvent les morceaux auxquels on soupçonne un sens détourné, en cherchant s’il n’y en a pas un où le contexte permette de deviner le sens. Un exemple célèbre de ce procédé est la découverte du sens allégorique de la Bête dans l’Apocalypse. Mais comme il n’existe pas de méthode sûre de solution, on n’a pas le droit d’affirmer qu’on a découvert toutes les intentions cachées ou relevé toutes les allusions contenues dans un texte ; et même quand on croit avoir trouvé le sens, on fera bien de ne pas tirer de conclusions d’une interprétation forcément conjecturale.

En sens inverse il faut se garder de chercher partout un sens allégorique, comme les néo-platoniciens ont fait pour les œuvres de Platon et les swedenborgiens pour la Bible. On est revenu aujourd’hui de cette hyperherméneutique ; mais on n’est pas à l’abri de la tendance analogue à chercher partout des allusions. Cette recherche, toujours conjecturale, donne plus de satisfactions d’amour-propre à l’interprète que de résultats utilisables pour l’histoire.

V. Quand on a enfin atteint le sens véritable du texte, l’opération de l’analyse positive est terminée. Le résultat est de faire connaître les conceptions de l’auteur, les images qu’il avait dans l’esprit, les notions générales au moyen desquelles il se représentait le monde. On atteint ainsi des opinions, des doctrines, des connaissances. C’est là une couche de renseignements très importants avec lesquels se constitue tout un groupe de sciences historiques[146] : les histoires des arts figurés et des littératures, — l’histoire des sciences, — l’histoire des doctrines philosophiques et morales, — la mythologie et l’histoire des dogmes (improprement appelées croyances religieuses, puisqu’on étudie les doctrines officielles sans rechercher si elles sont crues), — l’histoire du droit, l’histoire des institutions officielles (en tant qu’on ne cherche pas comment elles étaient appliquées dans la pratique), — l’ensemble des légendes, traditions, opinions, conceptions populaires (appelées sans précision croyances), qu’on réunit sous le nom de folklore.

[146] La méthode pour extraire des conceptions les renseignements sur les faits extérieurs fait partie de la théorie du raisonnement constructif. Voir le [livre III].

Toutes ces études n’ont besoin que de la critique externe de provenance et de la critique d’interprétation ; elles exigent un degré d’élaboration de moins que l’histoire des faits matériels ; aussi sont-elles parvenues plus vite à se constituer méthodiquement.

CHAPITRE VII
CRITIQUE INTERNE NÉGATIVE DE SINCÉRITÉ ET D’EXACTITUDE

I. L’analyse et la critique positive d’interprétation n’atteignent que le travail d’esprit intérieur de l’auteur du document et ne font connaître que ses idées. Elles n’apprennent directement rien sur les faits extérieurs. Même quand l’auteur a pu les observer, son texte indique seulement comment il a voulu les représenter, non comment il les a réellement vus, et encore moins ce qu’ils ont réellement été. Ce qu’un auteur exprime n’est pas forcément ce qu’il croyait, car il peut avoir menti ; ce qu’il a cru n’est pas forcément ce qui existait, car il peut s’être trompé. Ces propositions sont évidentes. Cependant un premier mouvement naturel nous porte à accepter comme vraie toute affirmation contenue dans un document, ce qui est admettre implicitement qu’aucun auteur n’a menti ou ne s’est trompé ; et il faut que cette crédulité spontanée soit bien puissante, puisqu’elle persiste malgré l’expérience quotidienne qui nous montre des cas innombrables d’erreur et de mensonge.

La pratique a forcé les historiens à réfléchir en les mettant en présence de documents qui se contredisaient les uns les autres ; dans ce conflit il a bien fallu se résigner à douter et, après examen, à admettre l’erreur ou le mensonge ; ainsi s’est imposée la nécessité de la critique négative pour écarter les affirmations manifestement menteuses ou erronées. Mais l’instinct de confiance est si indestructible qu’il a jusqu’ici empêché même les gens du métier de constituer la critique interne des affirmations en méthode régulière comme ils ont fait pour la critique externe de provenance. Les historiens, dans leurs travaux, et même les théoriciens de la méthode historique[147], en sont restés à des notions vulgaires et des formules vagues, en contraste frappant avec la terminologie précise de la critique de sources. Ils se bornent à examiner si l’auteur a été en général contemporain des faits, s’il en a été témoin oculaire ; s’il a été sincère et bien informé, s’il a su la vérité ou s’il a voulu la dire ; ou même, résumant tout en une formule, s’il a été digne de foi.

[147] Par exemple le P. de Smedt, Tardif, Droysen et même Bernheim.